Lors de la première année de l’ère Kōan [1278], sous le signe cyclique de tsuchinoe-tora, le sixième jour du septième mois, la nonne séculière Sennichi m’a fait parvenir une lettre par l’intermédiaire de son époux, Abutsu-bō, depuis la province de Sado jusqu’en ce lieu de montagne éloigné appelé le mont Minobu, dans le 939village de Hakii de la province de Kai, elle aussi au Japon.
Dans cette lettre, elle dit qu’auparavant elle se préoccupait des fautes et des entraves qui empêchent les femmes d’obtenir l’illumination, mais que, puisque le Sūtra du Lotus, selon mon enseignement, accorde la plus grande priorité à l’atteinte de la bouddhéité par les femmes, elle s’appuie sur ce Sūtra en toutes choses.
Quel était ce Bouddha qui a enseigné le Sūtra connu sous le nom de Sūtra du Lotus ? À l’ouest du Japon, à l’ouest aussi de la Chine, loin, très loin, vers l’ouest, au-delà du désert et du Pamir, dans un pays appelé l’Inde, vivait un prince héritier, le fils d’un grand roi nommé Shuddhodana. Quand le prince atteignit l’âge de dix-neuf ans, il renonça à son rang, se retira sur le mont Dandaka et entra dans la vie religieuse. À l’âge de trente ans, il devint bouddha. Son corps prit la couleur de l’or et son esprit refléta les trois phases de l’existence [le passé, le présent et l’avenir]. Le Bouddha, qui illuminait comme dans un miroir tout ce qui s’était produit dans le passé et se produirait dans l’avenir, présenta toutes sortes de sūtras durant la période de cinquante ans où il enseigna.
Bien que tous ces sūtras aient été progressivement propagés sur tout le territoire de l’Inde durant les mille premières années suivant la disparition du Bouddha, ils n’avaient pas encore été introduits en Chine ou au Japon. On dit certes que la Loi bouddhique fut transmise en Chine pour la première fois mille quinze ans après la disparition du Bouddha1, mais le Sūtra du Lotus n’y avait pas encore été introduit.
Quelque deux cents ans après l’introduction de la Loi bouddhique en Chine, vivait dans un pays appelé Kucha, situé entre l’Inde et la Chine, un homme connu sous le nom de Maître des Trois Corbeilles Kumarayana. Son fils, Kumarajiva, entreprit le voyage depuis Kucha jusqu’en Inde, où il fut formé au Sūtra du Lotus par le Maître des Trois Corbeilles Shuryasoma. En confiant le Sūtra à Kumarajiva, Shuryasoma lui dit : « Ce Sūtra du Lotus a un lien profond avec un pays du Nord-Est2. »
Avec ces paroles en tête, Kumarajiva entreprit de porter le Sūtra dans une région située à l’est de l’Inde, sur la terre de Chine. C’est donc plus de deux cents ans après l’introduction de la Loi bouddhique en Chine, sous le règne d’un souverain de la dynastie des Jin postérieurs, que le Sūtra du Lotus fut pour la première fois transmis dans ce pays.
La Loi bouddhique fut introduite au Japon sous le règne du trentième souverain, l’empereur Kimmei [539-571], le treizième jour, placé sous le signe cyclique de kanoto-tori, du dixième mois de la treizième année de son règne, année placée sous le signe cyclique de mizunoe-saru [552], par le roi Syongmyong du royaume de Baekje, situé à l’ouest du Japon. Cela eut lieu quatre cent ans après l’introduction de la Loi bouddhique en Chine, et plus de mille quatre cents ans après la disparition du Bouddha.
Bien que le Sūtra du Lotus ait déjà été introduit au Japon, le prince Shōtoku [574-622], fils du trente-deuxième souverain, l’empereur Yōmei [585-587], envoya un messager en chercher une copie en Chine qu’il fit propager dans tout le Japon. Depuis, plus de sept cents ans se sont écoulés.
Plus de deux mille deux cent trente ans se sont déjà écoulés depuis la disparition du Bouddha. De plus, l’Inde, la Chine et le Japon sont des pays séparés les uns des autres par une série de montagnes, de mers et de rivières. Les habitants, les modes de pensée, et les caractéristiques de ces pays sont différents et leurs langues et coutumes varient. Comment alors des hommes du commun comme nous pourraient-ils comprendre le véritable sens des enseignements bouddhiques ?
La seule façon d’y parvenir consiste à lire attentivement et à comparer les mots des divers sūtras. Ces sūtras sont tous différents les uns des autres, mais celui qui 940est connu sous le nom de Sūtra du Lotus est composé de huit volumes. Il faut y ajouter le Sūtra du bodhisattva Sagesse-Universelle, qui exhorte à la propagation du Sūtra du Lotus, et le Sūtra aux sens infinis, qui tient lieu d’introduction au Sūtra du Lotus, chacun d’eux étant composé d’un volume. Quand nous ouvrons le Sūtra du Lotus et que nous l’étudions, c’est comme si nous voyions notre propre visage dans un clair miroir, ou comme si le soleil s’était levé et que nous discernions la couleur des plantes et des arbres.
En lisant le Sūtra aux sens infinis, qui lui sert d’introduction, nous découvrons un passage où il est dit : « Durant ces quelque quarante années, je n’ai pas encore révélé la vérité [tout entière]. » Dans le premier volume du Sūtra du Lotus, au commencement du chapitre “Moyens opportuns”, nous lisons : « L’Honoré du monde [qui depuis longtemps déjà expose des doctrines adaptées à ses auditeurs] doit maintenant révéler la vérité [tout entière]3. » Dans le quatrième volume, dans le chapitre “[L’apparition de] la Tour aux trésors”, il y a un passage où il est clairement dit : « Le Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse (...) tout ce que tu viens d’exposer est la pure vérité4 ! » Quant au septième volume, il contient le magnifique passage où l’on lit : « Leurs langues atteignent le ciel de Brahma5. »
En plus de ces passages, il faut noter que les autres sūtras qui précèdent ou suivent le Sūtra du Lotus ont été comparés aux étoiles, aux rivières et aux ruisseaux, à des rois de moindre importance et à de petites montagnes, alors que le Sūtra du Lotus a été comparé à la lune, au soleil, ainsi qu’à un grand océan, à une grande montagne et à un grand roi6.
Il ne s’agit pas là de mes propres propos. Toutes ces paroles sont les paroles d’or de l’Ainsi-Venu, et ces mots correspondent au jugement de tous les bouddhas des dix directions. Tous les bodhisattvas et les personnes des deux véhicules, Brahma, Shakra, et les dieux du soleil et de la lune, qui sont maintenant suspendus dans le ciel comme de clairs miroirs, ont été témoins de ces déclarations et les ont entendu prononcer. Les paroles des divinités du soleil et de la lune figurent elles aussi dans ce Sūtra. Tous les anciens dieux de l’Inde, de la Chine et du Japon étaient également présents à l’assemblée. Les dieux du Japon, tels que la Grande Déesse du Soleil, le grand bodhisattva Hachiman et les divinités de Kumano et Suzuka7 ne peuvent pas contester ces déclarations.
Ce Sūtra est supérieur à tous les autres sūtras. Il est comparable au roi-lion, monarque de tous les animaux qui courent sur la terre, et à l’aigle, roi de tous les oiseaux qui volent dans le ciel. Des sūtras tels que le Sūtra de la dévotion au bouddha Amida8 sont comparables à des faisans ou à des lapins. Lorsqu’ils sont capturés par un aigle, ils crient leur douleur ; lorsqu’ils sont poursuivis par un lion, la peur les saisit aux entrailles. Et cela s’applique aussi aux croyants du Nembutsu, aux moines du Ritsu, aux moines du Zen, aux maîtres du Shingon ... Quand ils se retrouvent en tête à tête avec le pratiquant du Sūtra du Lotus, ils blêmissent et leur esprit vacille.
Venons-en aux doctrines enseignées dans le Sūtra du Lotus, en commençant par le chapitre “Moyens opportuns”, dans le premier volume. Il y est enseigné que les bodhisattvas, les personnes des deux véhicules et les hommes du commun sont tous capables d’atteindre la bouddhéité. Mais jusqu’à présent aucun exemple n’est venu prouver cette assertion. C’est comme un invité que nous rencontrons pour la première fois. Il a l’air attirant, l’esprit courageux et, en l’entendant parler, nous n’avons pas de raison de nous méfier de lui. Cependant, comme nous ne l’avons encore jamais vu et que nous n’avons pas de preuve du bien-fondé de ce qu’il avance, nous trouvons difficile de le croire simplement sur parole. Mais, si nous voyons à maintes 941reprises des preuves qui accréditent l’essentiel de ses propos, nous pourrons par la suite nous fier à ce qu’il dit.
À tous ceux qui souhaitaient croire dans le Sūtra du Lotus mais ne parvenaient pas à une conviction totale, le cinquième volume présente l’essence de tout le Sūtra, la doctrine de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie. C’est comme si, par exemple, un objet noir devenait blanc, de la laque noire se changeait en neige, un objet souillé devenait propre et pur, ou comme si un joyau-qui-exauce-tous-les-vœux plongé dans de l’eau boueuse [la rendait transparente]. On relate [dans ce Sūtra] comment la fille dragon devint bouddha sous sa forme reptilienne. Or, personne à ce moment-là ne doutait plus de la possibilité pour tous les hommes9 d’atteindre la bouddhéité. C’est pourquoi je dis que [dans cette histoire] l’illumination des femmes est présentée à titre de modèle.
Le Grand Maître Dengyō, fondateur de l’Enryaku-ji, au mont Hiei, qui fut le premier à propager les véritables enseignements du Sūtra du Lotus au Japon, commenta ce point en ces termes : « Il n’est nécessaire, ni au maître ni aux disciples, d’endurer d’innombrables kalpa de pratiques austères afin d’atteindre la bouddhéité. Grâce au pouvoir du Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse, ils y parviendront en cette vie10. » Et le Grand Maître Tiantai Zhizhe, qui fut le premier à exposer en Chine le véritable sens du Sūtra du Lotus, déclara : « Les autres sūtras prédisent uniquement la bouddhéité (...) pour les hommes et non pour les femmes.(...) Ce Sūtra prédit la bouddhéité pour tous11. »
Ces interprétations n’indiquent-elles pas clairement que, parmi tous les enseignements dispensés par le Bouddha de son vivant, le Sūtra du Lotus vient en premier et que, parmi les enseignements du Sūtra du Lotus, celui de l’atteinte de la bouddhéité par les femmes est le plus important ? C’est pourquoi, même si les femmes du Japon sont condamnées dans tous les sūtras autres que le Sūtra du Lotus à ne pas pouvoir atteindre la bouddhéité, dès lors que le Sūtra du Lotus leur garantit l’illumination, quelles raisons ont-elles de se laisser décourager ?
En cette vie, moi, Nichiren, je suis né en tant qu’être humain, ce qui est difficile, et j’ai rencontré les enseignements bouddhiques, ce qui est encore plus rare. De plus, parmi tous les enseignements du Bouddha, j’ai pu rencontrer le Sūtra du Lotus. Quand je m’arrête pour réfléchir à ma bonne fortune, je réalise combien je suis redevable envers mes parents, mon souverain et tous les êtres vivants.
À propos de la dette de reconnaissance envers nos parents, on peut comparer notre père au ciel et notre mère à la terre et il serait difficile de dire envers lequel de nos deux parents nous sommes le plus redevables. Mais rien n’est plus dur que de nous acquitter de notre dette de reconnaissance pour la grande bonté de notre mère.
Si, désireux de nous en acquitter nous cherchons à suivre les écrits non bouddhiques, tels que les Éminents Classiques ou le Classique de la piété filiale, nous subviendrons aux besoins de notre mère en cette vie, mais nous ne pouvons pas espérer faire quoi que ce soit pour elle dans la vie prochaine. Même si nous subvenons à ses besoins matériels, nous ne la sauvons pas sur le plan spirituel.
En nous tournant vers les écrits bouddhiques, nous découvrons que plus de cinq ou sept mille volumes des sūtras du Hinayana et du Mahayana enseignent qu’il est impossible pour les femmes d’atteindre la bouddhéité et que nous ne pouvons pas nous acquitter de notre dette envers notre mère. Les enseignements du Hinayana nient catégoriquement qu’une femme puisse atteindre la bouddhéité. Il semble que parfois, dans les sūtras du Mahayana, il soit dit qu’une femme peut atteindre la bouddhéité ou renaître dans une terre pure, mais c’est simplement une possibilité 942mentionnée par le Bouddha et il n’est donné aucun exemple attestant que pareil événement se soit déjà produit.
Ayant réalisé que seul le Sūtra du Lotus enseigne l’atteinte de la bouddhéité par les femmes et que c’est le seul sūtra permettant véritablement de s’acquitter de sa dette de reconnaissance, et de répondre à la bonté de notre mère, j’ai fait le vœu de permettre à toutes les femmes de réciter le Daimoku de ce Sūtra, afin de m’acquitter de ma dette envers ma mère.
Mais toutes les femmes du Japon ont été trompées par des moines tels que Shandao, en Chine, ou Eshin, Yōkan et Hōnen, au Japon, si bien que, dans tout le pays, aucune d’elles ne récite Nam-myōhō-renge-kyō qui devrait pourtant leur servir de fondement. Tout ce qu’elles font, c’est réciter Namu-Amida-butsu une fois par jour, dix, cent, mille, dix mille ou un million de fois par jour, ou trente mille ou cent mille fois. Toute leur vie, à chaque heure du jour et de la nuit, elles ne font rien d’autre. Les femmes assidues dans leur quête de l’illumination autant que les femmes mauvaises, toutes s’appuient sur l’invocation du nom d’Amida. Et les rares femmes qui semblent se consacrer au Sūtra du Lotus ne le font, semble-t-il, que pour passer le temps en attendant que la lune se lève ou comme si elles demeuraient à contrecœur avec un homme qui ne leur plaît pas en attendant de rencontrer l’être aimé.
Ainsi, parmi toutes les femmes du Japon, aucune n’agit en accord avec l’esprit du Sūtra du Lotus. Elles ne récitent pas le Daimoku du Sūtra du Lotus, ce qui est essentiel pour répondre à l’affection de leur mère, mais vouent au contraire leur cœur à Amida. Comme elles ne s’appuient pas sur le Sūtra du Lotus, Amida ne leur offre aucune aide. La récitation du nom du bouddha Amida n’est en aucun cas le moyen pour une femme de parvenir au salut ; à l’inverse, elle la plongera inéluctablement en enfer.
En cherchant à savoir comment venir en aide à nos mères, [j’ai réalisé que] la récitation du nom du bouddha Amida crée le karma qui voue une personne à l’Enfer aux souffrances incessantes. Une telle récitation ne relève pas des cinq transgressions capitales et elle est pourtant pire que ces cinq transgressions. Une personne qui assassine son père et sa mère détruit leurs corps physiques mais elle ne les condamne pas à tomber dans l’Enfer aux souffrances incessantes dans leur prochaine existence.
Les femmes du Japon d’aujourd’hui, qui atteindraient à coup sûr la bouddhéité grâce au Sūtra du Lotus, ont été trompées et se sont adonnées exclusivement à la récitation de la formule Namu-Amida-butsu. Elles ont été égarées par le fait que cette pratique ne semble pas mauvaise. Mais, puisqu’elle ne contient pas la graine de la bouddhéité, ces femmes ne deviendront jamais bouddhas. En s’accrochant au bien mineur consistant à réciter le nom du bouddha Amida, elles se privent du bien majeur du Sūtra du Lotus. Ainsi, le bien mineur du Nembutsu est pire par ses effets que le grand mal des cinq transgressions capitales.
On pourrait comparer cela à Masakado qui, durant l’ère Shōhei [931-938], prit le contrôle des huit provinces de la région du Kantō, ou comme Sadatō qui, durant l’ère Tengi [1053-1058], s’empara de la région d’Ōshū. Ces hommes provoquèrent une scission entre la population de leur région et le souverain, ce qui leur valut d’être déclarés ennemis de la Cour impériale, et ils furent finalement anéantis. Leurs complots et leurs rébellions furent pires que les cinq transgressions capitales.
Au Japon, la même chose se passe aujourd’hui pour la Loi bouddhique. Ce n’est que complots et rébellions sous une autre forme. Le Sūtra du Lotus représente le souverain suprême, alors que l’école Shingon, l’école de la Terre pure, l’école Zen et les moines du Ritsu, en gardant des sūtras mineurs tels que le Sūtra de Mahavairochana et 943le Sūtra de la méditation sur le bouddha Vie-Infinie, sont devenus les ennemis jurés du Sūtra du Lotus. Pourtant toutes les femmes du Japon, n’ayant pas conscience que leur esprit est dans l’ignorance, pensent que Nichiren, qui peut les sauver, est leur adversaire et prennent à tort les moines du Nembutsu, du Zen, du Ritsu et du Shingon, qui sont en fait leurs ennemis jurés, pour des amis de bien et pour des maîtres. Et, comme elles considèrent Nichiren, qui tente de les secourir, comme un ennemi juré, ces femmes se liguent toutes pour le calomnier auprès du souverain du pays de sorte que, après avoir été exilé dans la province d’Izu, il a aussi été exilé jusqu’à la province de Sado.
Moi, Nichiren, je dis et je déclare : « Je n’ai commis absolument aucune faute. Et, même si j’étais dans l’erreur, il reste que j’ai fait le vœu de sauver toutes les femmes du Japon et que ma sincérité ne peut être mise en doute ; tout simplement parce que mes propos sont en complet accord avec le Sūtra du Lotus. Si les femmes du Japon choisissent de ne pas croire en moi, elles devraient s’en tenir à cela. Mais elles ont au contraire entrepris de m’attaquer. Suis-je donc dans l’erreur ? Qu’en pensent Shakyamuni, Maints-Trésors, les bouddhas des dix directions, les bodhisattvas, les personnes des deux véhicules, Brahma, Shakra, et les quatre rois célestes ? Si je suis dans l’erreur, montrez-moi pourquoi ! Les dieux du soleil et de la lune, notamment, sont juste devant moi. Puisque vous avez écouté les paroles du bouddha Shakyamuni et fait le vœu de punir ceux qui persécutent le pratiquant du Sūtra du Lotus en disant que “leur tête se brisera en sept morceaux12”, qu’avez-vous alors l’intention de faire ? »
Après avoir été fortement admonesté par Nichiren, les dieux célestes ont infligé des sanctions à ce pays, et ces épidémies sont apparues.
Les dieux célestes devraient normalement ordonner à un autre pays de punir le nôtre, mais trop de gens des deux pays périraient alors. Ainsi, le dessein des dieux célestes est d’éviter un conflit général et, à la place, d’anéantir d’abord les gens ordinaires [par cette épidémie] — ce qui revient en fait à couper les bras et les jambes du souverain — pour conduire ainsi ce dernier et les hauts dignitaires [à honorer le Sūtra du Lotus]. Ils tentent de cette façon d’éliminer les ennemis du Sūtra du Lotus et d’ouvrir la voie à la propagation de l’enseignement correct.
Néanmoins, quand j’ai été exilé dans la province de Sado, le gouverneur de la province et les autres dignitaires, suivant le dessein du souverain du pays, m’ont traité avec hostilité. Et les gens suivirent leurs ordres. De plus, les moines du Nembutsu, du Zen, du Ritsu et du Shingon à Kamakura firent savoir que je ne devais en aucun cas être autorisé à revenir de l’île de Sado. Ryōkan, du Gokuraku-ji, et d’autres persuadèrent l’ancien gouverneur de la province de Musashi13 d’émettre de fausses lettres d’instruction qui furent apportées à Sado par les disciples de Ryōkan, avec l’ordre de me persécuter. Il semblait donc impossible que je puisse avoir la vie sauve. Quel que soit le dessein des dieux célestes, il n’est pas un seul intendant, pas un seul croyant du Nembutsu digne de ce nom qui n’ait pas surveillé rigoureusement ma masure, jour et nuit, déterminés qu’ils étaient à empêcher quiconque de communiquer avec moi. Jamais, de toute ma vie, je n’oublierai comment, en ces circonstances, avec Abutsu-bō portant sur son dos une hotte de bois chargée de nourriture, vous êtes venue nuit après nuit pour me venir en aide. C’est exactement comme si ma mère défunte avait pu renaître soudain dans la province de Sado !
Autrefois, en Chine, existait un homme connu sous le nom de gouverneur de Pei14. Comme des signes indiquaient qu’il était appelé à devenir le souverain, le premier empereur de la dynastie des Qin décida d’octroyer une récompense sans précédent 944à quiconque le tuerait. Le gouverneur pensa qu’il serait trop dangereux d’essayer de se dissimuler dans les villages de campagne, et il alla donc dans les montagnes où il demeura caché sept jours, et puis encore sept jours. À ce moment-là, il crut sa vie irrémédiablement perdue. Mais le gouverneur avait une épouse, issue de la famille Lu, qui partit à sa recherche dans les montagnes et, qui, de temps en temps, lui apportait de la nourriture pour assurer sa survie.
En tant qu’épouse du gouverneur, elle ne pouvait qu’éprouver de la compassion pour lui. Mais, en ce qui vous concerne, si vous ne vous préoccupiez pas de votre vie à venir, auriez-vous fait preuve d’un pareil dévouement à mon égard ? C’est aussi pour cela que vous êtes restée inébranlable jusqu’au bout, même quand vous avez été chassée de chez vous, condamnée à une amende, et que l’on vous a confisqué votre maison. Dans le Sūtra du Lotus, il est dit que celui qui, par le passé, a fait des offrandes à dix mille millions de bouddhas sera inébranlable dans la foi lorsqu’il renaîtra dans une existence ultérieure15. Vous devez donc être une femme qui a fait des offrandes à dix mille millions de bouddhas.
De plus, on se soucie facilement d’une personne qu’on a constamment sous les yeux, mais c’est tout à fait différent lorsque cette personne est loin même si, dans notre cœur, nous ne l’oublions peut-être pas. Néanmoins, depuis la onzième année de l’ère Bun’ei [1274] jusqu’à cette année, la première de l’ère Kōan, soit dans les cinq années déjà écoulées depuis mon installation dans ces montagnes, vous avez envoyé à trois reprises votre époux me rendre visite depuis l’île de Sado. Comme votre bonté est grande ! Plus solide encore que la vaste terre, plus profonde que le grand océan !
Quand il fut le prince Sattva dans une vie antérieure, l’Ainsi-Venu Shakyamuni acquit des mérites en donnant son corps à manger à une tigresse affamée. Il en fut de même quand il fut le roi Shibi et donna sa chair à un épervier pour sauver la vie d’une colombe. Il déclara en présence de Maints-Trésors et des bouddhas des dix directions qu’il transmettrait ces mérites à ceux qui, comme vous, croient dans le Sūtra du Lotus à l’époque de la Fin de la Loi.
Vous dites dans votre lettre que le onzième jour du huitième mois de cette année marque le treizième anniversaire de la disparition de votre père. Vous indiquez aussi que vous joignez à votre envoi une offrande de mille pièces de monnaie. C’est vraiment très généreux de votre part. Il se trouve que j’ai la chance de détenir une copie du Sūtra du Lotus en dix volumes16 que j’aimerais vous faire parvenir. Quand vous pensez à moi, demandez à Gakujō-bō17 de vous lire cette lettre et écoutez-la bien. Et, dans une existence future, vous pourrez utiliser cette copie du Sūtra comme signe de reconnaissance pour venir à ma rencontre.
Pendant les épidémies qui ont sévi il y a deux ans, l’année dernière et cette année, je me souciais tant du sort de chacun d’entre vous que j’ai prié avec ferveur le Sūtra du Lotus et, malgré tout, je me sentais inquiet. Puis, le vingt-septième jour du septième mois, à l’heure du Singe [entre quinze et dix-sept heures], Abutsu-bō est apparu. Je lui ai d’abord demandé si vous alliez bien et je lui ai aussi demandé des nouvelles du moine séculier de Kō18. Il m’a dit qu’aucun de vous n’était tombé malade et que le moine séculier de Kō s’était même mis en route avec lui mais, comme les premières pousses de riz étaient presque mûres et qu’il n’avait pas de fils pour l’aider à la récolte, il n’avait pas eu d’autre choix que de rebrousser chemin.
En apprenant tout cela, je me suis senti comme un aveugle qui aurait recouvré la vue ou comme si mes défunts père et mère étaient venus à moi dans un rêve depuis le palais du roi Yama, et ce rêve me 945procurait une grande joie. C’est là un phénomène étrange et merveilleux mais, ici aussi, comme à Kamakura, rares sont mes disciples morts dans cette épidémie. C’est comme si nous voguions tous sur le même bateau et, alors que nous pensions qu’il était impossible que nous survivions tous, au moment précis où le désastre semblait s’abattre sur nous, un autre bateau venait à notre rescousse. C’est également comme si les divinités-dragons veillaient sur nous et nous permettaient d’atteindre le rivage en toute sécurité. C’est tout à fait merveilleux !
Veuillez dire à la nonne séculière, veuve du moine séculier Ichinosawa19, combien j’ai été attristé par l’annonce de la mort de son mari. Mais je lui ai déjà dit très clairement ce que je pensais à propos de son mari et elle se rappellera sans aucun doute mes paroles. Qu’importe qu’il ait eu une pièce dans sa maison vouée au bouddha Amida, car le bouddha Amida ne sauvera jamais un ennemi du Sūtra du Lotus. Au contraire, une telle personne se fait l’ennemi du bouddha Amida. Après sa mort, il a dû tomber dans les mauvaises voies de l’existence, empli d’un regret profond. C’est un grand malheur.
Je n’ai pourtant pas oublié que le moine séculier Ichinosawa m’a, en plusieurs occasions, sauvé la vie en me dissimulant dans un corridor de sa résidence et je me suis donc interrogé sur ce que je pourrais faire pour lui. Pourriez-vous, je vous prie, demander à Gakujō-bō de lire régulièrement le Sūtra du Lotus sur sa tombe ? Cependant, je ne pense pas que ce sera suffisant pour lui permettre d’atteindre l’illumination. Veuillez dire à sa veuve combien je suis peiné en pensant à sa tristesse et à sa solitude. Je vous écrirai davantage en une autre occasion.
Nichiren
Le vingt-huitième jour du septième mois
À l’épouse d’Abutsu-bō, dans la capitale de la province de Sado