Points de repère
Cette lettre a été envoyée du mont Minobu à Toki Jōnin, vassal du seigneur Chiba, le gouverneur de la province de Shimo’usa.
Dans la première partie de la lettre, Nichiren répond à une question de Toki Jōnin concernant le moment où il faudrait établir l’objet de vénération composé du bouddha Shakyamuni, qui avait atteint l’illumination dans le très lointain passé, et des quatre bodhisattvas qui sont à ses côtés. Nichiren avait mentionné cela dans L’objet de vénération pour observer l’esprit, qu’il avait adressé et envoyé à Toki Jōnin lors du quatrième mois de 1273. Dans ce traité, Nichiren décrit ainsi l’objet de vénération : « Myōhō-renge-kyō apparaît au centre de la Tour avec les bouddhas Shakyamuni et Maints-Trésors assis à droite et à gauche, eux-mêmes encadrés par les quatre bodhisattvas, compagnons de Shakyamuni, et dirigés par Pratiques-Supérieures », et « À ce moment-là, les innombrables bodhisattvas sortis de la terre apparaîtront et établiront dans ce pays l’objet de vénération le plus important du Jambudvipa, qui dépeint le bouddha Shakyamuni de l’enseignement essentiel au service [du bouddha éternel] ».
L’objet de vénération décrit par Nichiren dans ces citations est le Gohonzon. Nam-myōhō-renge-kyō y apparaît au centre avec, de part et d’autre, les deux bouddhas, Shakyamuni et Maints-Trésors qui, à leur tour, sont accompagnés des quatre bodhisattvas. Cependant ici, dans Sur l’établissement des quatre bodhisattvas comme objet de vénération, Nichiren présente le Gohonzon comme « l’objet de vénération représentant le bouddha Shakyamuni de l’enseignement essentiel qui atteignit l’illumination dans le très lointain passé, accompagné des quatre bodhisattvas qui ont surgi de la terre, ses disciples depuis le très lointain passé ».
Puis Nichiren enseigne que l’époque de la Fin de la Loi est le moment approprié pour établir l’objet de vénération et que la personne en mesure de l’établir ne manquera pas d’apparaître. À la lumière de la Loi bouddhique, poursuit-il, c’est la personne la plus fortunée en ce monde. Il fait cette déclaration du point de vue du moment favorable ; c’est-à-dire qu’il est né précisément à l’époque où le véritable objet de vénération doit être établi.
Dans la dernière partie de cette lettre, Nichiren répond à une information fournie par Toki Jōnin, à savoir que certains croyants proches d’Ōta Jōmyō prétendent qu’il faut rejeter l’enseignement théorique. Ils pensaient apparemment que, puisque l’enseignement théorique ne mène pas à l’illumination à l’époque de la Fin de la Loi, il n’était pas nécessaire de réciter le chapitre “Moyens opportuns”. Nichiren dit que c’est une grave méprise car jamais, dans 987le Sūtra du Lotus, le contenu des quatorze premiers chapitres n’est désavoué. Nichiren explique que différents enseignements s’accordent avec différents moments et que le début de l’époque de la Fin de la Loi est le moment où il faut propager l’enseignement essentiel. Il ne désigne pas ainsi les quatorze derniers chapitres du Sūtra du Lotus, mais Nam-myōhō-renge-kyō, l’essence du chapitre “Durée de la vie”. Dans cette lettre, Nichiren indique clairement que les chapitres “Moyens opportuns” et “Durée de la vie” doivent être l’un et l’autre récités en tant que prière.
J’ai bien reçu le vêtement matelassé blanc, l’habit de moine gris, le kesa1 de même couleur et les mille pièces de monnaie que vous m’avez fait parvenir.
Je ne trouve pas les mots qui conviennent afin d’exprimer ma gratitude pour le dévouement dont vous faites preuve depuis si longtemps. J’attends avec impatience le jour où nous pourrons nous rencontrer et où je pourrai vous dire tout ce que je ressens.
Dans votre lettre, vous me posez cette question : « Vous m’avez parlé d’un objet de vénération représentant le bouddha Shakyamuni de l’enseignement essentiel qui atteignit l’illumination dans le très lointain passé, accompagné des quatre bodhisattvas qui ont surgi de la terre, ses disciples depuis le très lointain passé. Si cela est correct, alors, quand cet objet de vénération sera-t-il établi ? »
Je vous répondrai que plus de deux mille ans se sont déjà écoulés depuis la disparition du Bouddha. Durant cette période, les enseignements bouddhiques se sont propagés dans tout le Jambudvipa, tout particulièrement en Inde, en Chine et au Japon, au point que les moines sont aussi nombreux et divers que [les plants] de riz et de chanvre et que les doctrines sont aussi abondantes que les bambous ou les roseaux. Cependant, pas un seul temple dans ces trois pays n’a réalisé d’objet de vénération du bouddha Shakyamuni de l’enseignement essentiel, entouré des bodhisattvas qui sont les disciples à qui le Bouddha a délivré son enseignement depuis le passé sans commencement. Jamais on n’a entendu parler de cela jusqu’à présent. Ceux qui ont fait bâtir les dizaines de milliers de temples au Japon ne savaient pas qu’ils auraient dû prendre pour objet de vénération le seigneur des enseignements et ceux qui sont à ses côtés dans l’enseignement essentiel. Le prince Jōgū fonda le Shitennō-ji, le premier temple bouddhique du Japon, mais il établit pour objet de vénération une statue du bouddha Amida, entouré de bodhisattvas tels que Sensible-aux-Sons-du-Monde, et il fit réaliser des représentations des quatre rois célestes. Le Grand Maître Dengyō fit bâtir l’Enryaku-ji, mais il fit enchâsser une représentation du bouddha de la région de l’Est2 dans le bâtiment principal en tant qu’objet de vénération. Il ne fit réaliser aucun objet de vénération représentant le seigneur des enseignements qui atteignit l’illumination dans le très lointain passé et ceux qui l’accompagnent depuis. Je n’ai jamais entendu dire qu’il existait ce genre d’objet de vénération dans aucun des sept temples majeurs de Nara, encore moins dans les temples construits à la campagne.
Pris de doutes à ce sujet, j’ai consulté certains passages du Sūtra du Lotus, et ils révèlent pourquoi cet objet de vénération n’est pas encore apparu. Il est clairement dit dans le Sūtra qu’il ne devait pas être établi avant l’ère des querelles et des conflits3 prédite pour l’époque de la Fin de la Loi. Les érudits et les maîtres bouddhistes apparus en ce monde durant l’époque de la Loi correcte et l’époque de la Loi formelle n’ont pas établi cet objet de vénération, parce qu’ils respectaient l’interdiction du Bouddha. Si un objet de vénération représentant le bouddha Shakyamuni, seigneur 988des enseignements qui a atteint l’illumination dans le très lointain passé, et ses compagnons, avait été créé durant l’époque de la Loi correcte et l’époque de la Loi formelle, cela aurait été comme si le soleil était apparu la nuit ou comme si la lune s’était mise à briller en plein jour. Puisque le bodhisattva Pratiques-Supérieures devait à coup sûr apparaître pour établir l’objet de vénération dans la première période de cinq cents ans de l’époque de la Fin de la Loi, les quatre rangs de bodhisattvas et les maîtres4, apparus pendant l’époque de la Loi correcte et l’époque de la Loi formelle, ne l’ont pas même mentionné. Nagarjuna et Vasubandhu le connaissaient dans leur cœur, mais ne s’en ouvrirent pas aux autres. Le Grand Maître Tiantai Zhizhe le connaissait lui aussi mais, en tant que bodhisattva de l’enseignement théorique5, bien qu’il l’ait enseigné partiellement, il n’a pas exposé son véritable sens. Il l’enseigna de manière très subtile, comme le chant d’un coucou que l’on entend juste avant de s’éveiller d’un rêve. D’autres maîtres bouddhistes n’y ont pas fait la moindre allusion. En effet, au pic de l’Aigle, le bouddha Shakyamuni interdit strictement à ces érudits et maîtres, à ces bodhisattvas de l’enseignement théorique destinés à apparaître au cours des deux mille ans des époques de la Loi correcte et de la Loi formelle, de révéler quoi que ce soit avant l’époque de la Fin de la Loi, même indirectement, à propos du bouddha Shakyamuni de l’enseignement essentiel qui atteignit l’illumination durant le très lointain passé et des bodhisattvas sortis de la terre dirigés par Pratiques-Supérieures, qui depuis n’ont jamais cessé de l’accompagner.
Alors que nous sommes entrés dans l’époque de la Fin de la Loi, il faudrait réaliser un objet de vénération composé du bouddha originel, entouré de ses compagnons puisque, selon les paroles d’or du Bouddha, il s’agit du moment le plus approprié. Notre ère correspondant à l’époque prédite, les bodhisattvas sortis de la terre vont bientôt apparaître et établir un objet de vénération comportant les quatre bodhisattvas. Nous sommes vraiment au moment qui convient. C’est pourquoi le Grand Maître Tiantai, qui rêvait de cette époque, a dit : « Dans la dernière période de cinq cents ans, la Voie merveilleuse se propagera et apportera des bienfaits à tous les êtres ordinaires, pendant longtemps, dans les temps à venir6 », et le Grand Maître Dengyō, qui parlait de cette époque avec envie, déclara : « L’époque de la Loi correcte et l’époque de la Loi formelle sont presque terminées et l’époque de la Fin de la Loi s’approche. Voici venu le moment où le Véhicule Unique du Sūtra du Lotus se révélera parfaitement adapté à la capacité de tous7. »
D’un point de vue mondain, je suis la personne la plus misérable du Japon mais, à la lumière de la Loi bouddhique, je suis la personne la plus fortunée de tout le Jambudvipa. Comprenant que tout cela est lié au fait que nous sommes arrivés au moment approprié, je suis empli d’une telle joie que je ne peux retenir mes larmes. Il m’est impossible de m’acquitter de ma dette de reconnaissance envers le bouddha Shakyamuni, seigneur des enseignements. Peut-être même les bienfaits obtenus par les vingt-quatre successeurs du Bouddha sont-ils inférieurs aux miens, et ceux de Grands Maîtres tels que Tiantai Zhizhe et Dengyō ne leur sont pas comparables. Voici en effet venu le moment d’établir l’objet de vénération des quatre bodhisattvas.
Question : Pouvez-vous citer des passages prouvant qu’il faut prendre ces quatre bodhisattvas pour objet de vénération ?
Réponse : On lit dans le chapitre “Surgir de terre” du Sūtra du Lotus : « Parmi ces bodhisattvas se trouvaient quatre guides. Le premier s’appelait Pratiques-Supérieures, le deuxième s’appelait Pratiques-Sans-Limites, le troisième s’appelait Pratiques-Pures 989et le quatrième, Pratiques-Solidement-Établies8. »
Question : Y a-t-il des passages de sūtras qui précisent que cet objet de vénération doit obligatoirement être établi dans la dernière période de cinq cents ans ?
Réponse : On lit dans le chapitre “[Les actes antérieurs du bodhisattva] Roi-de-la-Médecine” : « Quand je serai entré dans le nirvana, dans la dernière période de cinq cents ans, il te faudra le propager largement dans tout le Jambudvipa sans le laisser jamais disparaître9. »
Vous mentionnez aussi dans votre lettre que les proches d’Ōta Jōmyō semblent prétendre que l’enseignement théorique du Sūtra du Lotus ne peut en aucun cas mener à l’illumination. Ils commettent une grave erreur. À propos de l’enseignement théorique et de l’enseignement essentiel du Sūtra du Lotus, rappelez-vous ceci : il faut faire la distinction entre le superficiel et le profond, le supérieur et l’inférieur, ce qui mérite l’indulgence et ce qui est grave, l’accessoire et le fondamental, en fonction du moment et de la capacité des gens. La propagation des enseignements dispensés par le Bouddha de son vivant se divise en trois époques10 : il en va de même pour la capacité des gens.
Dans les cinq cents premières années de l’époque de la Loi correcte suivant la disparition du Bouddha, seuls les enseignements du Hinayana ont été propagés alors que, dans les cinq cents années suivantes, ce furent les enseignements provisoires du Mahayana. Les mille ans de l’époque de la Loi formelle ont vu l’émergence de l’enseignement théorique. Au début de l’époque de la Fin de la Loi, seul l’enseignement essentiel se propage mais, même alors, il ne faut pas rejeter l’enseignement théorique. Nulle part, dans tout le Sūtra du Lotus, nous ne trouvons le moindre passage suggérant de rejeter les quatorze premiers chapitres qui constituent l’enseignement théorique. Quand nous distinguons l’enseignement théorique et l’enseignement essentiel sur la base de la classification en trois parties de tout le corpus des enseignements bouddhiques, il est clair que les enseignements antérieurs au Sūtra du Lotus devaient être propagés à l’époque de la Loi correcte et l’enseignement théorique à l’époque de la Loi formelle, mais que l’époque de la Fin de la Loi correspond au moment où il faut propager l’enseignement essentiel. Dans le moment que nous vivons, l’enseignement essentiel est fondamental, alors que l’enseignement théorique est accessoire. Mais ceux qui, de ce fait, rejettent ce dernier, en déclarant qu’il ne s’agit pas de la Voie qui mène à l’illumination, et ne croient que dans le premier, n’ont pas encore compris la véritable intention contenue dans la doctrine de Nichiren. Leur vision est totalement faussée.
Cette doctrine concernant l’enseignement théorique et l’enseignement essentiel n’est pas la mienne [mais elle a été exposée par le Bouddha]. Ceux qui la dénaturent ne peuvent qu’être sous l’emprise du démon céleste, Papiyas, et feront tomber les autres avec eux dans la grande citadelle de l’Enfer aux souffrances incessantes. Quels insensés ! Enseignez cette doctrine aux autres de manière aussi claire que je vous l’ai enseignée durant toutes ces années. Ceux qui se présentent comme mes disciples et qui pratiquent le Sūtra du Lotus devraient tous le pratiquer comme moi. Alors, Shakyamuni, Maints-Trésors, les émanations de Shakyamuni dans l’ensemble des dix directions, et les dix filles rakshasa les protégeront. Pourtant, malgré tout cela, [certains proches d’Ōta Jōmyō dénaturent les enseignements]. Je ne comprends pas ce qui leur passe par l’esprit.
La mort du moine Nichigyō11 a été bien regrettable. J’ai récité le Sūtra du Lotus et j’ai pratiqué Nam-myōhō-renge-kyō pour lui, au mont Minobu, en priant sincèrement Shakyamuni, Maints-Trésors et les bouddhas des dix directions afin qu’ils 990l’accueillent au pic de l’Aigle. Je n’ai pas encore recouvré totalement la santé, et ma lettre sera donc brève. Je vous écrirai de nouveau.
Avec mon profond respect,
Nichiren
Le dix-septième jour du cinquième mois de la deuxième année de Kōan [1279]
Réponse à Toki
Notes
1. Mot d’origine sanskrit. Il s’agit d’une sorte de surplis que les moines ou les nonnes portent sur leur vêtement.
2. Le bouddha de la région de l’Est est l’Ainsi-Venu Maître-de-la-Médecine.
3. « L’ère des querelles et des conflits prédite pour l’époque de la Fin de la Loi » désigne la dernière des cinq périodes de cinq cents ans suivant la disparition du bouddha Shakyamuni. Dans le Sūtra de la Grande Collection, le Bouddha dit : « Querelles et conflits s’élèveront parmi ceux qui croient en mes enseignements et la Loi pure sera obscurcie et perdue. » Cette période correspond au début de l’époque de la Fin de la Loi.
4. Les « quatre rangs de bodhisattvas et les maîtres » désignent les guides bouddhistes qui adoptèrent et propagèrent les enseignements bouddhiques après la disparition de Shakyamuni, et sur lesquels les gens pouvaient s’appuyer pour les mener à l’illumination. Parmi les bodhisattvas figuraient notamment Nagarjuna et Vasubandhu et, parmi les maîtres, Tiantai et Dengyō.
5. Tiantai fut considéré comme la manifestation du bodhisattva Roi-de-la-Médecine, le guide des bodhisattvas formés par Shakyamuni en sa qualité de bouddha historique né en Inde. Ce bodhisattva se vit confier l’enseignement théorique du Sūtra du Lotus, mais pas l’enseignement essentiel qui révéle l’illumination originelle de Shakyamuni. Tiantai exposa la doctrine des trois mille mondes en un instant de vie en se fondant sur l’enseignement théorique, qui considère que l’illumination de Shakyamuni eut lieu en Inde. Il n’exposa pas la doctrine fondée sur l’enseignement essentiel, c’est-à-dire la doctrine de l’illumination éternelle de la vie du Bouddha.
6. Commentaire textuel du Sūtra du Lotus.
7. Essai sur la protection du pays.
8. Sūtra du Lotus, chap. 15.
9. Ibid., chap. 23.
10. Il s’agit des époques de la Loi correcte, de la Loi formelle et de la Fin de la Loi. Le temps suivant la disparition d’un bouddha est ainsi divisé en trois époques consécutives.
11. Il s’agit d’un disciple de Nichiren, plus connu sous le nom de Sammi-bō. Né dans la province de Shimo’usa, il avait une bonne connaissance des enseignements bouddhiques, mais il abandonna sa foi au moment de la persécution d’Atsuhara. Il connut une mort prématurée.