Points de repère
Cette lettre s’adresse à un jeune disciple appelé Jakunichi-bō Nikke, fils du seigneur d’Okitsu, dans la province de Kazusa. Elle est datée du seizième jour du neuvième mois, sans que l’année soit précisée, mais l’on pense qu’il s’agit de 1279. Auparavant, lors de l’ère Bun’ei (1264-1275), Jakunichi-bō et sa famille étaient devenus des disciples de Nichiren alors qu’il propageait ses enseignements dans leur région. Jakunichi-bō devint moine et, par la suite, fonda le Tanjō-ji à Kata’umi pour commémorer le lieu de naissance de Nichiren. On pense aussi que cette lettre a pu être adressée, par l’intermédiaire de Jakunichi-bō, à une croyante qui habitait dans la province de Kazusa.
Dans cette lettre, Nichiren révèle la signification de son nom et suggère selon certains qu’il est le bouddha qui apportera l’illumination à tous les êtres ordinaires à l’époque de la Fin de la Loi. Il déclare que ses disciples doivent aussi s’efforcer de transmettre l’enseignement suprême de Nam-myōhō-renge-kyō à toute l’humanité. Puis Nichiren explique que les démons qui, selon la légende, nous dépouillent de nos vêtements au moment de la mort symbolisent le fait que la mort nous dépouille de toutes nos prétentions et acquis superficiels, qu’il s’agisse de la richesse, du pouvoir ou des connaissances.
En conclusion, Nichiren encourage Jakunichi-bō, en faisant le vœu de le protéger dans sa prochaine vie puisque ce dernier a protégé Nichiren en cette vie-ci. Nichiren suggère ainsi que la relation de maître et disciple est de nature profonde et intemporelle.
Je suis profondément touché que vous m’ayez envoyé une lettre jusqu’en ce lieu lointain. Il est extrêmement rare de naître en tant qu’être humain. Non seulement vous êtes pourvu d’une forme humaine mais vous avez eu la rare bonne fortune de rencontrer la Loi bouddhique. De plus, parmi les nombreux enseignements du Bouddha, vous avez rencontré le Daimoku, ou titre du Sūtra du Lotus et vous en êtes devenu le pratiquant. Vous avez à coup sûr fait des offrandes à cent mille millions de bouddhas dans vos existences passées !
Nichiren est, au Japon, le pratiquant suprême du Sūtra du Lotus. Dans ce pays, il est le seul à avoir vécu le verset en vingt lignes du chapitre “Exhortation à la persévérance1”. Les huit cent mille millions de nayuta de bodhisattvas ont fait le serment dans ce verset de propager le Sūtra du Lotus, mais aucun d’eux n’a honoré ce serment. Les parents qui ont donné la vie à cette personne hors du commun qu’est Nichiren sont les 1004plus fortunés de tous les êtres ordinaires du Japon. Il ne fait aucun doute que c’est en raison de forces karmiques qu’ils sont devenus mes parents et moi, leur enfant. Si Nichiren est l’envoyé du Sūtra du Lotus et de l’Ainsi-Venu Shakyamuni, alors ses parents doivent aussi partager ce lien. Ils sont comme le roi Merveilleux-Ornement et la reine Pure-Vertu avec leurs deux fils, Pure-Resserre et Pure-Vision. Les deux bouddhas Shakyamuni et Maints-Trésors auraient-ils pu renaître sous la forme des parents de Nichiren ? Ou alors ses parents auraient-ils pu réapparaître parmi les huit cent mille millions de nayuta de bodhisattvas ou parmi les quatre bodhisattvas conduits par le bodhisattva Pratiques-Supérieures ? Voilà qui est hors de l’entendement.
Pour toutes choses, les noms ont de l’importance. C’est pourquoi le Grand Maître Tiantai considérait le « nom » comme le premier des cinq principes majeurs2. M’être donné à moi-même le nom de Nichiren [Soleil Lotus] signifie que je me suis éveillé par moi-même au Véhicule du Bouddha. On peut penser alors que je me considère comme un sage, mais il y a des raisons précises à ce que j’avance. On lit dans le Sūtra : « Comme la lumière du soleil et de la lune chasse obscurité et ténèbres, sa venue dans le monde pourra dissiper l’obscurité chez les êtres vivants3. » Réfléchissez bien au sens de cette citation. « Sa venue dans le monde » signifie que la première période de cinq cents ans de l’époque de la Fin de la Loi verra la venue du bodhisattva Pratiques-Supérieures qui illuminera les ténèbres de l’ignorance et des désirs terrestres avec la lumière des cinq caractères de [Nam]-myōhō-renge-kyō. En accord avec ce passage, Nichiren, qui est l’envoyé de ce bodhisattva, a exhorté les gens du Japon à accepter et à garder le Sūtra du Lotus. Ses efforts constants ne se relâchent jamais, même ici, sur cette montagne. Le Sūtra se poursuit ainsi : « Après ma disparition, [une personne pleine de sagesse] devrait accepter et garder ce Sūtra. Une telle personne assurément et sans aucun doute atteindra la Voie du Bouddha4. » C’est pourquoi les moines et les laïcs qui deviennent disciples de Nichiren devraient s’éveiller au profond lien karmique qu’ils partagent avec lui et propager le Sūtra du Lotus en suivant son exemple. Être connu comme un pratiquant du Sūtra du Lotus est une destinée amère mais cependant inévitable.
Fan Kuai, Zhang Liang, Masakado et Sumitomo n’ont jamais agi avec lâcheté car ils avaient un profond sens de l’honneur et redoutaient la disgrâce. Mais la disgrâce en cette vie n’est rien. Bien plus préoccupante est celle qui apparaîtra dans notre vie prochaine. Dirigez-vous vers le lieu de pratique du Sūtra du Lotus en songeant au moment où vous devrez faire face aux gardiens de l’enfer et où l’ogresse qui arrache les vêtements et le démon qui les suspend vous dépouilleront de vos habits sur le bord de la rivière aux trois passages. Le Sūtra du Lotus est la robe qui vous protégera de la disgrâce après cette vie. On lit dans le Sūtra : « [Il est] comme un vêtement pour qui est nu5. »
Croyez dans ce Gohonzon de tout votre cœur car c’est le vêtement qui vous protégera dans le monde après la mort. Aucune épouse ne laisserait son mari sans vêtements, et nuls parents ne manqueraient d’éprouver de la compassion pour leur enfant grelottant dans le froid. Le bouddha Shakyamuni et le Sūtra du Lotus sont comme notre épouse et nos parents. Vous m’avez aidé et m’avez ainsi sauvé de la disgrâce en cette vie ; en retour, je vous protégerai de la disgrâce dans la vie prochaine. Ce que l’on a fait hier pour un autre est fait pour nous-mêmes aujourd’hui. Les fleurs se transforment en fruits et les jeunes mariées deviennent des belles-mères. Récitez Nam-myōhō-renge-kyō et soyez toujours résolu dans votre foi.
Je ne vous remercierai jamais assez pour vos fréquentes lettres. Jakunichi-bō, 1005veuillez transmettre en détail tous ces enseignements à cette croyante.
Nichiren
Le seizième jour du neuvième mois
Notes
1. Le verset en vingt lignes du chapitre “Exhortation à la persévérance” du Sūtra du Lotus énumère les différentes sortes de persécutions rencontrées quand on propage le Sūtra du Lotus à l’époque effroyable de la Fin de la Loi qui suit la disparition de Shakyamuni. C’est Miaole qui, par la suite, en Chine, appela ces persécuteurs les trois puissants ennemis. Voir glossaire.
2. Il s’agit des cinq points de vue adoptés par Tiantai dans son interprétation du Sūtra du Lotus.
3. Sūtra du Lotus, chap. 21.
4. Ibid.
5. Ibid., chap. 23.