Points de repère
Nichiren écrivit cette lettre au mont Minobu le premier jour du dixième mois de la deuxième année de Kōan (1279), à l’attention de tous ses disciples. Il y examine certains des événements les plus remarquables de sa vie.
Aux environs de 1275, les efforts de propagation dans la région du mont Fuji commencèrent à produire des résultats significatifs sous la direction de Nikkō. Il y eut beaucoup de conversions, à la fois parmi les moines et les laïcs, mais, à mesure que le nombre de nouveaux croyants augmentait, on vit aussi s’accroître les pressions officielles. À Atsuhara, village du district du mont Fuji, dans la province de Suruga, les croyants furent soumis à une série de menaces et de harcèlements connus globalement sous le nom de persécution d’Atsuhara. Vingt croyants, tous paysans, furent arrêtés le vingt et unième jour du neuvième mois de 1279 sous de fausses accusations, et trois d’entre eux furent par la suite décapités. En dépit de ces persécutions, aucun des vingt paysans n’abandonna sa foi.
Voyant que ses disciples étaient maintenant prêts à donner leur vie, si nécessaire, pour protéger la Loi, Nichiren évoque « les persécutions indescriptibles » que le bouddha Shakyamuni et les Grands Maîtres Tiantai et Dengyō ont subies pendant des décennies avant de pouvoir accomplir le but de leur venue dans ce monde et souligne qu’il avait lui-même aussi subi de multiples persécutions pendant vingt-sept ans avant de réaliser son but. Il décrit les persécutions des uns et des autres et montre qu’il est le seul à avoir subi des persécutions encore plus grandes que celles subies par le Bouddha lesquelles, selon le Sūtra du Lotus, devaient toucher après sa disparition les pratiquants du Sūtra.
Nichiren explique ensuite les divers effets négatifs subis par les calomniateurs pour montrer l’impact de la stricte loi de la cause et de l’effet sur les individus et sur la société. Il déclare que le destin pitoyable de plusieurs disciples qui l’ont trahi tout comme la crise à laquelle le Japon était alors confrontée en constituaient une rétribution due à l’hostilité manifestée à l’encontre du pratiquant du Sūtra du Lotus.
Par ailleurs, Nichiren dit à ses disciples qu’ils doivent désormais « faire preuve du courage d’un roi-lion ». Il exhorte également les croyants de la région d’Atsuhara à se préparer au pire.
Dans la dernière partie, Nichiren cite l’exemple de Sammi-bō, l’un de ses premiers disciples, qui bénéficiait d’une grande estime pour ses talents d’orateur et sa grande érudition, mais qui abandonna sa foi et connut une mort tragique durant la persécution d’Atsuhara.
Aujourd’hui, en cette deuxième année de Kōan [1279], sous le signe cyclique de tsuchinoto-u, cela fait vingt-sept ans que j’ai proclamé pour la première fois cet enseignement au Seichō-ji. C’était à l’heure du Cheval [midi], le vingt-huitième jour du quatrième mois de la cinquième année de Kenchō [1253], sous le signe cyclique de mizunoto-ushi, dans la partie sud du hall dédié à la statue d’un bouddha, situé dans le Shobutsu-bō, au Seichō-ji, dans le village de Tōjō. Tōjō est maintenant devenu un district, mais il faisait alors partie de celui de Nagasa, dans la province d’Awa. Là se trouve ce qui fut autrefois le deuxième centre du pays mais qui est aujourd’hui le centre le plus important, et qui fut fondé par Minamoto no Yoritomo, le général de la droite1, pour qu’on y apporte des offrandes destinées au sanctuaire de la Grande Déesse du Soleil. Le Bouddha accomplit le but de sa venue [en ce monde] en un peu plus de quarante ans, le Grand Maître Tiantai en à peu près trente ans, et le Grand Maître Dengyō en une vingtaine d’années. J’ai évoqué à maintes reprises les persécutions indescriptibles qu’ils subirent durant ces années. En ce qui me concerne, il m’a fallu vingt-sept ans, et les grandes persécutions auxquelles j’ai été confronté au cours de cette période sont bien connues de vous tous.
On lit dans le Sūtra du Lotus : « Puisque haine et jalousie envers ce Sūtra abondent en ce monde du vivant de l’Ainsi-Venu, ne seront-elles pas pires encore après sa disparition2 ? » L’Ainsi-Venu Shakyamuni endura d’innombrables persécutions : il fut contraint de manger du fourrage pour chevaux pendant quatre-vingt-dix jours, on lança sur lui un énorme rocher et, bien qu’on l’ait manqué, il fut blessé à un orteil d’où le sang coula ; huit moines dirigés par Sunakshatra, et dont la conduite apparente était celle de disciples du Bouddha mais dont l’esprit rejoignait en fait celui des maîtres non bouddhistes, cherchèrent à chaque instant du jour et de la nuit une occasion de le tuer ; le roi Virudhaka tua d’innombrables membres du clan des Shakya ; et le roi Ajatashatru fit piétiner mortellement d’innombrables disciples du Bouddha par des éléphants furieux et soumit le Bouddha à quantité d’épreuves sévères. Telles sont les persécutions mineures correspondant à l’époque « où l’Ainsi-Venu est dans le monde ».
Ni Nagarjuna, ni Vasubandhu, ni Tiantai ni Dengyō ne rencontrèrent les persécutions plus grandes encore dont le Bouddha avait prédit la venue « après sa disparition ». Si l’on dit que ce n’étaient pas des pratiquants du Sūtra du Lotus, comment serait-ce possible ? Mais si l’on prétend à l’inverse qu’il s’agissait de ses pratiquants, sans qu’ils aient versé la moindre goutte de sang, contrairement au Bouddha, et, plus encore, sans qu’ils aient jamais rencontré d’épreuves plus grandes que les siennes, c’est comme si les passages de Sūtra étaient vides et que les enseignements du Bouddha étaient désormais devenus de grands mensonges.
Par contre, durant ces vingt-sept dernières années, Nichiren a été exilé dans la province d’Izu le douzième jour du cinquième mois de la première année de Kōchō [1261], sous le signe cyclique de kanoto-tori, il fut blessé au front et eut la main gauche brisée le onzième jour du onzième mois de la première année de Bun’ei [1264], sous le signe cyclique de kinoe-ne. Il a été conduit sur le lieu d’exécution le douzième jour du neuvième mois de la huitième année de Bun’ei [1271], sous le signe cyclique de kanoto-hitsuji, et fut finalement exilé dans la province de Sado. De plus, innombrables sont ses disciples qui ont été tués ou blessés, bannis ou condamnés à de lourdes amendes. Je ne sais si ces épreuves égalent ou dépassent celles du Bouddha. Mais Nagarjuna, Vasubandhu, Tiantai et Dengyō ne sont pas comparables à moi pour ce qui est des souffrances subies. Sans la venue de Nichiren à l’époque de la Fin de la Loi, le Bouddha 1008aurait été un grand menteur, et le témoignage apporté par Maints-Trésors et par les bouddhas des dix directions aurait été faux. Au cours des quelque deux mille deux cent trente années écoulées depuis la disparition du Bouddha, Nichiren est la seule personne dans tout le Jambudvipa chez qui se soient réalisées les paroles du Bouddha.
Par le passé et à l’époque actuelle de la Fin de la Loi, les souverains, les hauts dignitaires et ceux qui méprisent les pratiquants du Sūtra du Lotus ont d’abord paru n’encourir aucune sanction, mais ils sont en définitive voués à la chute. Cela s’applique aussi au cas de Nichiren. Il semble d’abord n’y avoir eu aucune marque de protection à mon égard. Cependant, les dieux qui ont fait voeu de protéger le Sūtra du Lotus, Brahma, Shakra, les dieux du soleil et de la lune, et les quatre rois célestes, ont à présent réalisé avec terreur que s’ils n’honorent pas le serment prononcé devant le Bouddha, comme ce fut le cas durant ces vingt-sept dernières années, ils tomberont dans la grande citadelle de l’Enfer aux souffrances incessantes. Par conséquent, chacun d’eux s’efforce maintenant d’honorer son vœu. Les décès d’Ōta Chikamasa et de Nagasaki Jirō Hyōe-no-jō Tokitsuna3 et celui de Daishin-bō, qui sont tous tombés de cheval, peuvent être considérés comme une punition due à leur trahison à l’encontre du Sūtra du Lotus. Il existe quatre sortes de punitions : générale, individuelle, visible et cachée. Les épidémies et les famines qui se sont abattues sur le Japon, ainsi que la rébellion au sein du clan au pouvoir et l’invasion étrangère représentent une punition générale. Les épidémies sont une forme de punition cachée. Les décès d’Ōta et des autres relèvent à la fois du visible et de l’individuel.
Chacun de vous devrait faire preuve du courage d’un roi-lion et ne jamais succomber aux menaces de qui que ce soit. Le roi-lion ne craint aucune autre bête sauvage, pas plus que ses lionceaux. Les calomniateurs sont comme des renards qui glapissent, mais les disciples de Nichiren sont comme des lions qui rugissent. Le moine séculier de Saimyō-ji, aujourd’hui disparu, et le souverain actuel4 m’ont autorisé à revenir d’exil quand ils ont découvert que j’étais innocent des accusations portées contre moi. Le souverain actuel n’agira plus en se fondant sur de simples accusations, quelles qu’elles soient, sans avoir la confirmation de leur bien-fondé. Soyez certains que rien, pas même une personne en proie à un puissant démon, ne peut nuire à Nichiren, parce que Brahma, Shakra, les dieux du soleil et de la lune, les quatre rois célestes, la Grande Déesse du Soleil et Hachiman le protègent. Renforcez votre foi jour après jour, mois après mois. Si vous relâchez votre détermination ne serait-ce qu’un petit peu, les démons l’emporteront.
Nous, hommes du commun, sommes si insensés que nous ne redoutons ni les mises en garde des sūtras et des traités, ni tout ce qui nous semble quelque peu loin de nos préoccupations. Quand Hei no Saemon et Akitajō-no-suke5 abattront sur nous leur fureur destructrice, vous devrez faire preuve d’une ferme détermination. Des hommes sont actuellement envoyés à Tsukushi [pour combattre les Mongols] ; considérez que vous êtes dans la même situation que ceux qui sont en route ou déjà sur les fortifications. Jusqu’à présent, nos croyants n’ont pas connu de souffrances de ce genre. Mais les combattants de Tsukushi sont aujourd’hui confrontés à un effroyable destin et, s’ils sont tués dans la bataille, ils seront voués à tomber en enfer. Même si nous rencontrons actuellement les dures épreuves de la persécution, dans notre prochaine vie nous deviendrons bouddhas. Nos tourments présents sont comme la brûlure du moxa ; sur l’instant, elle est douloureuse mais, parce qu’elle aura ensuite des répercussions bénéfiques, cette douleur n’en est pas vraiment une.
1009Encouragez, sans toutefois les effrayer, les gens d’Atsuhara qui ignorent les enseignements bouddhiques. Dites-leur de se préparer au pire et de ne pas s’attendre à des temps favorables, mais de considérer comme certain que les temps à venir seront durs. S’ils se plaignent de la faim, parlez-leur des souffrances du monde des esprits affamés. S’ils se plaignent du froid, parlez-leur des huit enfers froids. S’ils se disent effrayés, expliquez-leur qu’un faisan aperçu par un épervier ou une souris traquée par un chat sont aussi désespérés qu’eux. Voilà précisément ce que je ne cesse de répéter, jour après jour, mois après mois, année après année. Mais la nonne séculière de Nagoe, Shō-bō, Noto-bō, Sammi-bō et leurs semblables6 sont lâches, ignorants, avides et sceptiques, et mes paroles n’ont pas eu plus d’effet sur eux que si j’avais versé de l’eau sur de la laque ou découpé du vide.
Il y avait quelque chose de très étrange chez Sammi-bō. Néanmoins, conscient que toute réprimande de ma part aurait été interprétée par les ignorants comme une simple manifestation de jalousie à l’égard de sa sagesse, je me suis abstenu de dire quoi que ce soit. Avec le temps, sa terrible ambition l’a conduit à la trahison et, pour finir, à un destin funeste. Si je l’avais réprimandé plus sévèrement, il aurait peut-être été sauvé. Je n’ai jamais fait allusion à cela jusqu’ici parce que nul ne l’aurait compris. Aujourd’hui encore, les ignorants diront que je dénigre un défunt. Mais, si je donne ces précisions, c’est pour que d’autres puissent s’en servir de miroir. Je suis sûr que nos adversaires et les renégats sont terrifiés par le destin de Sammi-bō.
Si l’on tente de prendre les armes et de persécuter mes disciples sous prétexte que nous troublons les gens, écrivez-moi immédiatement7.
Avec mon profond respect,
Nichiren
Le premier jour du dixième mois
À mes disciples
Cette lettre devra rester en possession de Saburō Saemon8.
Notes
1. Le général assis à droite du régent occupait la plus haute position.
2. Sūtra du Lotus, chap. 10.
3. Ōta Chikamasa et Nagasaki Jirō Hyōe-no-jō Tokitsuna furent d’abord des disciples de Nichiren, mais ils renoncèrent à leur foi et conspirèrent contre d’autres croyants durant la persécution d’Atsuhara.
4. Le moine séculier de Saimyō-ji est Hōjō Tokiyori (1227-1263), cinquième régent retiré du gouvernement de Kamakura, et le souverain de ce moment-là, Hōjō Tokimune (1251-1284), huitième régent.
5. Akitajō-no-suke est un autre nom d’Adachi Yasumori (1231-1285), chef d’un clan influent sous la régence Hōjō, engagé dans une lutte de pouvoir contre Hei no Saemon.
6. La nonne séculière de Nagoe, Shō-bō, Noto-bō et Sammi-bō étaient des disciples de Nichiren qui renoncèrent à leur foi.
7. La version originale est concise et abrégée. On pourrait aussi traduire cette phrase ainsi : « Alors que le pays va de plus en plus plonger dans le chaos, si certains de mes disciples sont envoyés au combat, veuillez me transmettre immédiatement leurs noms. »
8. Saburō Saemon est un autre nom de Shijō Kingo, samouraï et disciple de Nichiren. Le nom et le titre complet de Shijō Kingo est Shijō Nakatsukasa Saburō Saemon-no-jō Yorimoto.