Question : Au Japon, il y a les six écoles1, les sept écoles ou les huit écoles2. Parmi celles-ci, laquelle enseigne la doctrine de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie ?
Réponse : Selon le Grand Maître Dengyō, cette doctrine se trouve uniquement dans le Sūtra du Lotus alors que, selon le Grand Maître Kōbō, elle ne figure que dans les enseignements du Shingon.
Question : Sur quels textes vous appuyez-vous pour avancer de tels propos ?
Réponse : Dans les Principes remarquables du Sūtra du Lotus, le Grand Maître Dengyō déclare : « Il faut bien comprendre 1063que, parmi les sūtras sur lesquels s’appuient les autres écoles, il n’en est aucun qui enseigne la doctrine de l’entrée [dans l’expérience de l’illumination] en cette vie. Même si certains semblent enseigner cette doctrine, ils limitent cette possibilité à ceux qui ont atteint la huitième des dix étapes de développement3 ou qui sont au-delà. Ils ne reconnaissent pas à un homme du commun [la possibilité d’atteindre la bouddhéité] en cette vie. Seule l’école du Lotus Tendai enseigne clairement la doctrine de l’entrée [sur la Voie de la bouddhéité] en cette vie ».
Il est dit dans les Principes remarquables [du Sūtra du Lotus] : « Ni le maître ni les disciples n’ont besoin d’endurer d’innombrables kalpa de pratique austère pour atteindre la bouddhéité. Grâce au pouvoir du Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse, ils peuvent y parvenir en cette vie. »
Il est dit aussi : « Comprenez bien que dans ce passage4 la question est de savoir s’il y a ou non des personnes qui ont atteint la bouddhéité. C’est là qu’apparaissent le grand pouvoir et l’autorité de ce Sūtra. »
Ces passages de commentaires indiquent clairement que [l’enseignement] de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie n’est contenu que dans le Sūtra du Lotus.
Question : Sur quels textes vous appuyez-vous pour décrire l’opinion du Grand Maître Kōbō ?
Réponse : Dans la Comparaison entre les enseignements exotériques et ésotériques, le Grand Maître Kōbō déclare : « Il est dit dans le Traité sur l’esprit aspirant à l’illumination : “C’est seulement dans les enseignements du Shingon que l’on peut trouver la doctrine de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie, parce que ces enseignements exposent la pratique de la méditation samadhi. Cette révélation ne figure pas dans les autres enseignements.” J’aimerais souligner que ce traité représente la resserre secrète, l’essence et le noyau de l’ensemble des mille traités écrits par le Grand Sage Nagarjuna. Dans le passage qui vient d’être cité, l’expression “les autres enseignements” désigne les diverses doctrines exposées par le [Bouddha sous la forme du] Corps de bienfaisance et du Corps de manifestation5. Ce sont toutes des doctrines des enseignements exotériques. Mais les mots “ces enseignements exposent la pratique de la méditation samadhi” désignent l’enseignement exposé par le Corps dont la nature est le Dharma et désigne aussi la pratique samadhi accomplie dans les enseignements ésotériques de l’école Shingon. Ces principes sont présentés dans les cent mille versets de louanges du Sūtra de la couronne de diamants et dans d’autres textes encore. »
Question : Les opinions énoncées par ces deux grands maîtres sont aussi incompatibles que l’eau et le feu. Qui devons-nous croire ?
Réponse : Ces deux grands maîtres étaient l’un et l’autre de remarquables sages. Ils se rendirent en Chine la même année et, là, tous deux furent également formés aux enseignements ésotériques du Shingon. Le Grand Maître Dengyō eut pour maître des deux mandalas6 le révérend Shunxiao. Le Grand Maître Kōbō eut pour maître des deux mandalas le révérend Huiguo.
Shunxiao et Huiguo étaient l’un et l’autre des disciples de Bukong. Et le Maître des Trois Corbeilles Bukong était le sixième dans la lignée de succession directe issue de l’Ainsi-Venu Mahavairochana7. En raison de la transmission dont ils avaient hérité et de leurs propres accomplissements, les Grands Maîtres Dengyō et Kōbō furent considérés par les gens de leur temps comme le soleil et la lune. Ils étaient aussi respectés que le ministre de la gauche et celui de la droite8. Il est bien difficile, pour une personne au savoir superficiel, de déterminer ce qui est juste et ce qui est faux. [Si je devais essayer], j’acquerrais sûrement une mauvaise réputation dans tout le pays et j’attirerais sur moi de grandes persécutions. Je vais néanmoins tenter d’examiner leurs doctrines avec un œil critique pour 1064clarifier ce qui est juste et ce qui est faux. [Dans ce but, permettez-moi de vous demander quelque chose.]
Question : Quand le Grand Maître Kōbō dit que la doctrine de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie n’apparaît que dans les enseignements du Shingon, sur quels sūtras ou quels traités s’appuie-t-il ?
Réponse : Le Grand Maître Kōbō s’appuie sur le Traité sur l’esprit aspirant à l’illumination du bodhisattva Nagarjuna.
Question : Pouvez-vous avancer une preuve écrite ?
Réponse : Dans la Comparaison entre les enseignements exotériques et ésotériques, le Grand Maître Kōbō cite le passage du Traité sur l’esprit aspirant à l’illumination où l’on lit : « C’est seulement dans les enseignements du Shingon [que l’on peut atteindre la bouddhéité en cette vie] (...). Cette déclaration ne figure pas dans les autres enseignements. »
Question : Y a-t-il un passage de sūtra soutenant cette opinion ?
Réponse : Dans l’Enseignement pour devenir bouddha en cette vie, le Grand Maître Kōbō déclare : « Les six grands éléments9 s’interpénètrent sans obstruction et sont toujours unis. Les quatre sortes de mandalas10 ne se dissocient pas les uns des autres. Quand le Bouddha octroie les trois mystères et qu’on lui répond par les trois mystères qui nous sont propres, la bouddhéité devient aussitôt manifeste. “En cette vie” exprime cette idée que tout se reflète mutuellement et à l’infini, comme les joyaux du filet d’Indra. Le Bouddha est naturellement doté de la sagesse qui inclut tout. Les personnes qui possèdent l’Entité fondamentale de l’esprit et les fonctions mentales qui lui sont liées sont plus nombreuses que les particules de poussière. Chacune d’elles est dotée des cinq sortes de sagesse11, c’est-à-dire de la sagesse illimitée. Quand le pouvoir de la sagesse au miroir rond12 fonctionne parfaitement, c’est la véritable sagesse de l’éveil. »
Question : Je me demande sur quels passages de sūtras se fonde ce commentaire.
Réponse : Il se fonde sur le Sūtra de la couronne de diamants et le Sūtra de Mahavairochana.
Question : Puis-je vous demander de citer des passages précis ?
Réponse : Le Grand Maître Kōbō présente comme preuve le passage suivant : « La personne qui pratique ce samadhi peut véritablement atteindre l’illumination du Bouddha13. » Il cite également ceci : « Sans abandonner ce corps, on peut développer le pouvoir transcendantal d’être partout où on le souhaite. En errant dans le monde de la vacuité, on maîtrise le mystère du corps14. » Il y a aussi ce passage : « Moi, [Mahavairochana], j’ai réalisé que je n’ai pas pour point d’origine la naissance15. » Ou encore : « Tous les phénomènes sont depuis leur commencement non-naissance16. »
Question : J’aimerais formuler une objection. Ces passages proviennent en effet du Sūtra de Mahavairochana et du Sūtra de la couronne de diamants. Mais l’un fait référence à l’atteinte de l’illumination de l’Ainsi-Venu Mahavairochana ; un autre affirme que le pratiquant du Shingon peut acquérir les cinq pouvoirs transcendantaux17 en cette vie ; et un autre décrit comment un bodhisattva dans les dix étapes de dévotion18 peut, en cette vie, avancer jusqu’à l’étape suivante, l’étape de la joie19. Mais cela n’explique toujours pas comment on peut dans notre vie présente s’éveiller à la non-naissance et à la non-extinction de tous les phénomènes, encore moins comment atteindre la bouddhéité en cette vie.
De plus, le Traité sur l’esprit aspirant à l’illumination [sur lequel Kōbō fonde son argumentation] n’est pas même un sūtra. Fonder nos arguments sur un traité revient à commettre l’erreur de se détourner de ce qui est supérieur pour suivre ce qui est inférieur. Cela enfreint aussi l’enseignement bouddhique selon lequel il faut « s’appuyer sur la Loi et non sur les personnes20 ».
1065[Le questionneur hypothétique rétorque :] Mais les maîtres du Shingon du Tō-ji dénigrent Nichiren en disant : « Vous n’êtes qu’un homme du commun alors que le Grand Maître Kōbō était un bodhisattva parvenu à la troisième étape du développement21. Vous n’avez pas encore atteint en cette vie l’état où l’on s’éveille à la non-naissance et à la non-extinction de tous les phénomènes, alors que le Grand Maître Kōbō a atteint la bouddhéité en cette vie sous les yeux mêmes de l’empereur22. De plus, vous n’êtes pas un Grand Maître23 puisque vous n’avez pas encore reçu d’édit impérial [vous décernant ce titre]. Vous n’avez donc pas la qualité de maître au Japon. (C’est leur premier point.)
« Le Grand Maître Jikaku était un disciple de Dengyō et Gishin ; le Grand Maître Chishō un disciple de Gishin et Jikaku ; et le révérend An’nen un disciple du révérend An’ne. Ces trois hommes ont déclaré que l’école du Lotus Tendai correspondait à la doctrine de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie, alors que l’école Shingon correspondait à la doctrine et à la pratique ésotériques de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie24. Les Grands Maîtres Dengyō et Kōbō n’étaient ni l’un ni l’autre des insensés. De plus, les sages sont dépourvus de toute partialité et donc les trois maîtres, Jikaku, Chishō et An’nen, tout en vivant dans le temple de montagne fondé par Dengyō, accordèrent leurs enseignements avec ceux de Kōbō, du Tō-ji. De ce fait, au Japon, dans les quatre cents dernières années, nul n’a contesté leurs doctrines. Alors, où voulez-vous en venir, vous qui n’avez aucune valeur, en avançant les mauvaises doctrines qui sont les vôtres ? » (C’est là leur second point.)
Réponse : Si vous vous exprimez avec rudesse et adoptez une attitude injurieuse, je ne discuterai pas de ces questions avec vous. Je ne veux les aborder qu’à la condition que vous souhaitiez sincèrement entendre la vérité. Les gens comme vous s’imaginent que, si on ne leur répond pas, c’est qu’on en est incapable. Je vais donc vous répondre. Mais, plutôt que d’adopter une attitude injurieuse ou de parler avec rudesse, vous feriez mieux de présenter des passages de sūtras explicites pour appuyer les déclarations du Grand Maître Kōbō auxquelles vous vous fiez tant. À en juger par votre langage et par votre attitude injurieuse, il semble bien qu’il n’existe pas de passage de sūtra [étayant la doctrine du Shingon] de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie.
Pour ce qui est de Jikaku, Chishō et An’nen, les deux premiers adoptèrent les doctrines du Grand Maître Dengyō alors qu’ils étaient encore au Japon. Mais, après leur voyage en Chine, ils adoptèrent les doctrines de maîtres tels que Yuanzheng et Faquan et rejetèrent dans leur cœur les doctrines du Grand Maître Dengyō. Ainsi, tout en ayant vécu dans le temple de montagne fondé par Dengyō, ils se révélèrent infidèles à son enseignement.
Question : Qu’est-ce qui vous a conduit à cette conclusion ?
Réponse : Il est dit dans un commentaire du Grand Maître Dengyō : « Comprenez bien que dans ce passage la question est de savoir s’il y a ou non des personnes qui ont atteint la bouddhéité. C’est là qu’apparaissent le grand pouvoir et la suprématie de ce Sūtra. » Cette citation renvoie à un passage, mentionné plus haut dans ce commentaire, du chapitre “Devadatta” du Sūtra du Lotus [où Manjusri dit] : « Lorsque je me trouvais dans l’océan, [j’ai constamment et uniquement exposé le Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse]25. » Dans son commentaire, Dengyō indique que, même si ceux qui parlent de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie sont nombreux, s’ils ne s’appuient pas sur des exemples de personnes qui l’ont atteinte, il ne faut pas tenir compte de leurs doctrines. Il va de soi qu’il est impossible d’atteindre la bouddhéité en cette vie si l’on ne se fonde pas sur le Sūtra de 1066la vérité unique, pure et parfaite. Et dans les écrits du Shingon tels que le Sūtra de Mahavairochana et le Sūtra de la couronne de diamants, il n’y a pas d’exemple de personnes [qui y soient parvenues].
Par ailleurs, si nous examinons ces sūtras du Shingon, nous voyons qu’ils appartiennent clairement aux [quatre premières des cinq26] catégories, [celles qui consistent à] « combiner, exclure, correspondre et inclure ». Ils n’enseignent pas que les personnes des deux véhicules peuvent atteindre la bouddhéité, pas plus qu’ils ne suggèrent que Shakyamuni atteignit effectivement la bouddhéité dans le passé infiniment lointain.
Jikaku et Chishō se sont-ils laissé tromper par les commentaires des maîtres des Trois Corbeilles Shanwuwei, Jingangzhi et Bukong ? Ils semblent pourtant avoir été des hommes vertueux et des sages, mais ils avaient tendance à honorer ce qui était distant et à mépriser ce qui était proche27. Ils étaient subjugués par le fait que les trois sūtras du Shingon contenaient des mudra et des mantras et oublièrent complètement ce qui était primordial, l’atteinte de la bouddhéité en cette vie.
Ainsi, bien que les personnes qui se trouvent aujourd’hui au mont Hiei semblent prôner la doctrine de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie telle qu’elle est énoncée dans le Sūtra du Lotus, ils prônent en fait la doctrine de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie établie par le Grand Maître Jikaku, par An’nen et par les autres. Selon eux, l’atteinte de la bouddhéité en cette vie est une atteinte de la bouddhéité théorique et non concrète. Leurs doctrines sont en désaccord total avec celles du Grand Maître Dengyō.
D’après le Grand Maître Dengyō, le Sūtra du Lotus vise à nous faire atteindre la bouddhéité en cette vie, que l’on ait ou non rejeté le corps assujetti à la transmigration par l’illusion, avec ses différences et ses limites28. Mais, selon les doctrines du Grand Maître Jikaku, si l’on rejette le corps sujet à la transmigration [dans les six voies], on ne peut parler de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie. En fait, ceux qui prônent une telle conception ne comprennent pas ce que signifie vraiment atteindre la bouddhéité en cette vie.
Question : Le Grand Maître Jikaku connaissait personnellement le Grand Maître Dengyō, il étudia directement sous sa direction, et hérita de ses enseignements. Mais, en ce qui vous concerne, plus de quatre cents ans vous séparent de Dengyō, n’est-ce pas ?
Réponse : Ceux qui ont reçu les enseignements directement de leur maître sont-ils nécessairement incapables d’erreur et ceux qui viennent dans une époque ultérieure pour étudier et clarifier ces enseignements doivent-ils être considérés comme sans valeur ? Dans ce cas, faut-il alors rejeter les sūtras pour s’appuyer plutôt sur les quatre rangs de bodhisattvas ? Un enfant doit-il rejeter l’acte d’héritage de son père et de sa mère pour se fonder plutôt sur les dires des autres ? Les commentaires écrits du Grand Maître Dengyō ne sont-ils que pure sottise et les traditions orales transmises par le Grand Maître Jikaku le seul guide vers la vérité ?
Dans les Principes remarquables [du Sūtra du Lotus], le Grand Maître Dengyō énumère dix points que l’on ne trouve dans aucun sūtra [autre que le Sūtra du Lotus]. En huitième position, il indique « la supériorité du Sūtra pour mener les gens vers l’atteinte de la bouddhéité en cette vie ». Par la suite, on lit dans le commentaire : « Comprenez bien que dans ce passage la question est de savoir s’il y a des personnes qui ont atteint la bouddhéité. C’est là qu’apparaît le grand pouvoir et l’autorité de ce Sūtra (...). Il faut bien comprendre que, parmi les sūtras sur lesquels s’appuient les autres écoles, il n’en est aucun qui enseigne la doctrine de l’entrée [dans l’expérience de l’illumination] en cette vie. »
1067Devons-nous nous détourner de ce passage de commentaire pour adhérer à la vision du Grand Maître Jikaku selon laquelle l’atteinte de la bouddhéité en cette vie dérive des doctrines et des pratiques ésotériques du Sūtra de Mahavairochana ?
Question : Le Grand Maître Dengyō remet-il en cause dans l’un de ses commentaires le bien-fondé du mot « seulement » qui figure dans le Traité sur l’esprit aspirant à l’illumination [où il est dit que c’est seulement dans les enseignements du Shingon que l’on trouve la doctrine de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie] ?
Réponse : Il est dit dans les Principes remarquables [du Sūtra du Lotus] : « Ni le maître ni les disciples n’ont besoin d’endurer d’innombrables kalpa de pratique austère afin d’atteindre la bouddhéité. Grâce au pouvoir du Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse, ils peuvent y parvenir en cette vie. » Nous voyons bien ici que le mot « seulement », présenté dans votre citation du Traité sur l’esprit aspirant à l’illumination, n’est pas pris en compte dans ce commentaire.
Question : Rejeter le Traité sur l’esprit aspirant à l’illumination, n’est-ce pas rejeter Nagarjuna ?
Réponse : Le plus vraisemblable est que le traducteur a déformé le sens à partir de sa compréhension personnelle.
Question : Si vous rejetez ce traducteur-là, ne devriez-vous pas rejeter aussi Kumarajiva, le traducteur du Sūtra du Lotus ?
Réponse : En ce qui concerne Kumarajiva, il y a une preuve factuelle [démontrant la justesse de ses traductions]. Mais une telle preuve n’existe pas dans le cas de Bukong.
Question : Puis-je vous demander à quelle preuve vous faites allusion ?
Réponse : Je pense ici au fait que la langue de Kumarajiva ne s’est pas consumée dans les flammes29. Vous devriez vous renseigner à ce sujet.
Question : Jikaku et Chishō n’étaient-ils donc pas au courant ?
Réponse : Ces deux hommes se sont fiés aux doctrines des maîtres des Trois Corbeilles tels que Shanwuwei. C’est probablement pour cette raison qu’ils ont rejeté les enseignements corrects du Grand Maître Dengyō. Il s’agit là d’exemples d’hommes qui se sont appuyés sur des personnes et se sont détournés de la Loi.
Question : Jusqu’à présent, aucune personne au Japon n’a contesté les enseignements de Jikaku, Chishō et An’nen. Comment l’expliquez-vous ?
Réponse : Les disciples du Grand Maître Kōbō acceptent-ils les enseignements de Jikaku et de Chishō ? Les disciples de Jikaku et de Chishō acceptent-ils les enseignements du Grand Maître Kōbō ?
Question : Même si ces deux enseignements présentent quelques divergences, ils ne sont pas, comme les vôtres, aussi incompatibles que l’eau et le feu. Et, que je sache, ils ne critiquent pas non plus les autres en prétendant qu’ils calomnient l’enseignement correct.
Réponse : Mais qu’est-ce, en réalité, que la calomnie envers l’enseignement correct ? Quand les disciples des religions non bouddhiques attaquent les enseignements bouddhiques, quand les disciples du Hinayana attaquent le Mahayana, quand les disciples des enseignements provisoires du Mahayana méprisent l’enseignement véritable du Mahayana, ou quand l’enseignement véritable du Mahayana tente de joindre ses forces aux enseignements provisoires du Mahayana ; quand, en dernière analyse, ce qui est supérieur est présenté comme inférieur, voilà les actes qui vont à l’encontre de la Loi et qui sont donc qualifiés de calomnie envers la Loi.
Où peut-on trouver la moindre preuve textuelle pour étayer l’affirmation du Grand Maître Kōbō selon laquelle le Sūtra de Mahavairochana est supérieur au Sūtra du Lotus et au Sūtra de la Guirlande de fleurs ? Par ailleurs, le Sūtra du Lotus contient des passages attestant clairement qu’il 1068dépasse le Sūtra de la Guirlande de fleurs et le Sūtra de Mahavairochana. Tel est le sens, par exemple, de la déclaration selon laquelle parmi tous les sūtras que le Bouddha a prêchés, qu’il prêche et qu’il prêchera, [le Sūtra du Lotus est le sūtra suprême30]. Bien que Kōbō soit profondément vénéré, il peut difficilement échapper à la grave accusation de contredire Shakyamuni, Maints-Trésors, et les émanations des bouddhas des dix directions.
Alors, plutôt que d’avoir recours aux autorités pour tenter de m’intimider, pourquoi ne présentez-vous pas simplement un passage de preuve textuelle qui puisse servir de référence ? Vous autres recherchez pour alliés des êtres humains. Mais moi, Nichiren, je me suis allié avec les dieux du soleil et de la lune, avec Shakra et avec Brahma.
Dieux du soleil et de la lune, ouvrez vos yeux célestes et observez ce qui se passe ! Dans les palais du soleil et de la lune, il y a sûrement des copies du Sūtra du Lotus, du Sūtra de Mahavairochana et du Sūtra de la Guirlande de fleurs. Comparez-les et voyez ! Quels sont les enseignements qui méritent la place la plus élevée, ceux de Kōbō, Jikaku, Chishō et An’nen, ou ceux de Nichiren ?
Si, dans les doctrines que j’énonce, il en est ne serait-ce qu’une sur cent ou mille qui s’accorde avec la vérité, alors comment pouvez-vous me retirer votre aide ? Et si les enseignements de Kōbō et des autres sont en fait erronés, tous les habitants du Japon subiront la rétribution de naître sans yeux31. N’éprouverez-vous pas alors pour eux la plus grande pitié ?
Moi, Nichiren, j’ai été banni à deux reprises et j’ai failli être décapité32. Les responsables de ces actes tentaient en fait de décapiter Shakyamuni, Maints-Trésors et les bouddhas des dix directions.
Bien qu’il n’y ait qu’un seul dieu du soleil et un seul dieu de la lune, vous êtes les yeux et la vie de tous les êtres vivants des quatre continents. Il est écrit dans les sūtras que vous, les dieux du soleil et de la lune, vous vous nourrissez de la Loi du Bouddha, gagnant ainsi en éclat et en pouvoir. Les personnes qui détruisent la saveur de la Loi bouddhique sapent en fait la force dont vous, les dieux, êtes détenteurs. Ce sont les ennemis de tous les êtres vivants. Comment vous, les dieux du soleil et de la lune, pouvez-vous continuer à briller au-dessus de leur tête, à leur accorder la longévité et à leur apporter des vêtements et de la nourriture ?
Quand les disciples de ces trois Grands Maîtres [Kōbō, Jikaku et Chishō] calomnient le Sūtra du Lotus, est-ce simplement parce que vos esprits à vous, les dieux du soleil et de la lune, sont entrés en eux et les ont conduits à la calomnie ? Ou, si ce n’est pas le cas et que c’est moi qui suis dans l’erreur, alors, vous, dieu du soleil, faites-le moi savoir !
Réunissez tous ces disciples pour débattre avec moi et si, vaincu dans le débat, je refuse pourtant de changer d’opinion, alors, que les divinités m’ôtent la vie !
Mais ce n’est pas ce qui se produit. Bien au contraire, vous me livrez inconsidérément à mes ennemis, comme l’on confierait un singe nouveau-né à un chien, un souriceau à un chat, de sorte que je suis attaqué et torturé sans merci, et pourtant ceux qui me tourmentent ne subissent aucune sanction. Voilà bien une chose que je ne peux approuver ! Pour vous, les dieux du soleil et de la lune, il semble que je sois un ennemi juré. Quand je me trouverai en présence du bouddha Shakyamuni, seigneur des enseignements, je lancerai sûrement des accusations contre vous. À ce moment-là, vous, qui êtes des dieux, ne devrez pas m’en tenir grief.
Les dieux du soleil et de la lune et vous, les divinités terrestres et de la mer, écoutez mes paroles ! Et vous aussi, les dieux tutélaires qui protégez le Japon et veillez sur lui, écoutez-moi ! Je n’ai pas la moindre 1069intention mauvaise. C’est pourquoi vous devez vous hâter de me répondre comme il convient. Et, si vous tardez trop, vous ne devrez pas m’en faire le reproche ! Nam-myōhō-renge-kyō, Nam-myōhō-renge-kyō.
Avec mon profond respect,
Nichiren
Le quatorzième jour du septième mois
Réponse à Myōichi-nyo
Notes
1. Il s’agit des six écoles de Nara : Kusha, Jōjitsu, Ritsu, Hōssō, Sanron et Kegon. C’étaient les principales écoles bouddhiques au Japon pendant la période de Nara (710-794).
2. Il s’agit des six écoles majeures de Nara plus les écoles Tendai et Shingon qui devinrent prédominantes durant la période de Heian (794-1185).
3. Il s’agit des dix étapes qui permettent aux pratiquants de maîtriser les niveaux d’obscurité les plus profonds et de percevoir la vérité de la Voie du Milieu.
4. C’est là une référence au passage du chapitre “Devadatta” où le bodhisattva Sagesse-Accumulée demande à Manjusri si, parmi les personnes à qui il a enseigné le Sūtra du Lotus, il en est qui ont mis le Sūtra en pratique et obtenu la bouddhéité. Manjusri répond que la fille du roi-dragon a atteint le stade de non-régression et peut parvenir à la sagesse suprême du Bouddha. Elle apparaît ensuite et, devant l’Assemblée réunie, atteint la bouddhéité sous sa forme de dragon.
5. Le « Corps de bienfaisance » correspond au « Corps de récompense ». Il désigne le Bouddha qui apparaît en accord avec le vœu des êtres humains et leur permet ainsi de goûter les bienfaits de la Loi. Le « Corps de manifestation » désigne le Corps que les bouddhas et bodhisattvas manifestent afin d’instruire et de sauver les gens.
6. Les deux mandalas désignent ici les mandalas représentant le Plan du diamant et le Plan de la matrice, décrits respectivement dans le Sūtra de la couronne de diamants et le Sūtra de Mahavairochana.
7. Selon la tradition du Shingon, les enseignements ésotériques ont été transmis successivement du bouddha Mahavairochana à Vajrasattva, Nagarjuna, Nagabodhi, Vajrabodhi (ch. Jingangzhi) et Bukong.
8. Il s’agit des hauts dignitaires de la Cour impériale chargés de protéger la famille impériale et d’aider le régent à administrer les affaires du pays.
9. Selon les croyances de l’Inde ancienne, il s’agit des éléments constitutifs fondamentaux de toutes choses : terre, eau, feu, air, espace et conscience.
10. Quatre sortes d’objets de culte décrits par Kōbō dans l’Enseignement pour devenir bouddha en cette vie. Ce sont : le grand mandala, le mandala samaya, le mandala du Dharma et le mandala du karma.
11. Dans les enseignements de l’école Shingon, il s’agit des cinq aspects de la sagesse du bouddha Mahavairochana. Voir glossaire.
12. La sagesse au miroir rond est l’une des cinq sortes de sagesse, qui permet de percevoir le monde sans distorsion, de même qu’un miroir clair reflète avec précision toutes les images.
13. Sūtra de la couronne de diamants.
14. Sūtra de Mahavairochana.
15. Ibid.
16. Sūtra de la couronne de diamants.
17. Les cinq pouvoirs transcendantaux sont les cinq premiers des six pouvoirs transcendantaux : les pouvoirs d’être partout où l’on veut selon son gré, de voir tout en tous lieux, d’entendre n’importe quel son d’où qu’il vienne, de connaître les pensées de tous les autres esprits, et de connaître les vies passées.
18. Il s’agit des différentes étapes de la pratique du bodhisattva. Celui qui se trouve engagé dans cette pratique des dix étapes de la dévotion cherche à procurer des bienfaits à tous les êtres humains et à percevoir la Voie du Milieu.
19. L’étape de la joie est l’étape où l’on se réjouit de s’éveiller à un aspect partiel de la vérité. Cela représente la première des dix étapes de développement.
20. Sūtra du Nirvana.
21. La troisième des dix étapes de développement. On l’appelle l’étape de l’émission de la lumière où brille la lumière de la sagesse.
22. On dit que Kōbō s’est transformé en bouddha Mahavairochana en invoquant une formule magique lors d’une cérémonie religieuse présidée par l’empereur Saga, en 813.
23. Le titre honorifique « Grand Maître Kōbō » fut octroyé à titre posthume à Kōbō, en 921, par l’empereur Daigo.
24. L’ésotérisme Tendai considère le Sūtra du Lotus et le Sūtra de la Guirlande de fleurs comme ésotériques mais, parce qu’ils n’expliquent rien des mantras et des mudra, qui peuvent être décrits comme une pratique ésotérique concrète, ils sont 1070considérés comme étant des enseignements ésotériques uniquement sur le plan de la doctrine. En revanche, le Sūtra de Mahavairochana, le Sūtra de la couronne de diamants et le Susiddhikara-sūtra, qui décrivent les mudra et les mantras, sont considérés comme des enseignements ésotériques, non seulement sur le plan de la doctrine mais aussi sur le plan de la pratique.
25. Sūtra du Lotus, chap. 12. En réponse à cette déclaration de Manjusri, le bodhisattva Sagesse-Accumulée pose sa question (voir note 4). Dans son commentaire, Dengyō considère la fille dragon comme un exemple concret de l’atteinte de la bouddhéité en cette vie, grâce au pouvoir du Sūtra du Lotus.
26. Classification comparative des sūtras selon l'école Kegon. Les cinq enseignements sont l’enseignement du Hinayana, l’enseignement du Mahayana élémentaire, l’enseignement du Mahayana définitif, l’enseignement subit et l’enseignement parfait. L’enseignement parfait désigne le Sūtra du Lotus et le Sūtra de la Guirlande de fleurs et, parmi ces deux derniers, c’est au Sūtra de la Guirlande de fleurs qu’est attribuée la position la plus élevée.
27. Cela signifie que Jikaku et Chishō honorèrent les trois maîtres du Shingon mais négligèrent leur propre maître, Dengyō, qui était plus proche d’eux aussi bien en termes de lieu que d’époque.
28. C’est là une référence à la transmigration des êtres non éveillés à travers les six voies. Dans ce cycle répété de renaissances à travers les six états illusoires inférieurs, les êtres vivants renaissent avec des durées de vie limitées et sous des formes différentes, en fonction de leur karma.
29. Selon la tradition, quand le corps de Kumarajiva fut incinéré, sa langue ne s’est pas consumée dans les flammes, ce qui est présenté comme le signe de la justesse de ses explications concernant le sens des enseignements bouddhiques.
30. Nichiren fait ici allusion à un passage du chapitre “Le Maître de la Loi” du Sūtra du Lotus, chap. 10.
31. Cela veut dire ici que leur manque de discernement les conduit à adopter des enseignements erronés.
32. Nichiren fait ici référence à l’exil à Izu, de 1261 à 1263 et à l’exil à Sado, de 1271 à 1274, ainsi qu’à la tentative échouée d’exécution dont il fut victime à Tatsunokuchi, près de Kamakura, en 1271.