Dans votre lettre écrite d’Utsubusa, vous dites que le neuvième jour du huitième mois marquera le centième jour depuis le décès de votre père et que, à titre d’offrande, vous m’envoyez très respectueusement dix mille pièces de monnaie.
Dans la lettre que vous m’avez fait parvenir pour le service funéraire commémoratif, vous dites que vous avez lu et récité une fois la totalité du Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse, trente fois les chapitres “Moyens opportuns” et “Durée de la vie [de l’Ainsi-Venu]”, trois cents fois la partie versifiée du chapitre “Durée de la vie”, et cinquante mille fois le Daimoku de Myōhō-renge-kyō. Dans le même document, vous affirmez vous rappeler avec gratitude comment, alors que votre père défunt était encore en vie, vous, ma disciple, avez parcouru mille ri à travers montagnes et rivières [jusqu’en ce lieu lointain], pour recevoir de moi le Daimoku de la Loi merveilleuse 1072et comment, moins de trente jours plus tard, la vie de votre père est parvenue à son terme. Vous rapportez que même si, hélas, il est désormais réduit à des os blancs dans le jardin couvert de rosée1 du Jambudvipa, s’il n’est plus que poussière et terre, vous croyez que son esprit défunt connaîtra à coup sûr la floraison de l’illumination dans la Terre du pic de l’Aigle.
Vous signez votre lettre : « Avec tout mon respect, la femme disciple du clan d’Ōnakatomi, troisième année de l’ère Kōan [1280]. »
Quand nous nous penchons sur la question, nous réalisons que, même si en Inde le Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse, Véhicule Unique, est si volumineux qu’il peut remplir toute une ville d’une dimension d’un yojana carré, la version introduite au Japon ne comporte que huit volumes. Par le passé, nombreux sont ceux qui, priant pour recevoir des bienfaits dans leur vie présente ou future, ont vu leurs désirs exaucés en récitant et en louant l’ensemble des huit volumes ou un seul volume, ou les chapitres “Moyens opportuns” et “Durée de la vie” ou la seule partie versifiée du chapitre “Durée de la vie”. Je n’en dirai pas plus sur ces exemples ici.
Vous indiquez dans votre déclaration avoir récité cinquante mille fois le Daimoku de Myōhō-renge-kyō. Face à une telle affirmation, je me suis demandé s’il avait déjà existé des personnes ayant accompli cette pratique, mais les exemples semblent fort rares. Certains ont certes récité ce Daimoku une fois ou deux et acquis des bienfaits, mais je n’ai jamais entendu dire que quiconque l’ait récité cinquante mille fois.
Tous les phénomènes ont un nom qui leur est propre, et chaque nom exprime une vertu ou une qualité particulière inhérente à ce qui est désigné. Ainsi, le général connu sous le nom de Tigre-de-Pierre fut ainsi appelé parce qu’il transperça avec sa flèche une pierre [qu’il avait prise pour un] tigre. Et le ministre Perce-Cible2 obtint ce nom parce qu’il transperça une cible en fer avec une flèche. Dans les deux cas, le nom indique les qualités de la personne.
En ce qui concerne le Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse, les vertus et les bienfaits de ses huit volumes et vingt-huit chapitres sont tous contenus dans les cinq caractères qui composent son titre ; cela est comparable, par exemple, au joyau-qui-exauce-les-vœux qui contient dix mille joyaux différents en lui-même. C’est ce que signifie la doctrine selon laquelle les trois mille mondes sont tous contenus dans une simple particule de poussière.
Le mot « Namu » exprime un sentiment de vénération et une forme d’engagement. C’est pourquoi le vénérable Ananda a placé « Namu » au-dessus des deux caractères signifiant « Ainsi » [dans l’expression « Ainsi ai-je entendu »] qu’il écrivit au début de tous les sūtras. Le Grand Maître Nanyue employa les mots Nam-myōhō-renge-kyō, et le Grand Maître Tiantai les mots Keishu-nam-myōhō-renge-kyō3.
Le vénérable Ananda était le fils du roi Dronodana et un disciple du bouddha Shakyamuni, seigneur des enseignements. Soixante jours après la disparition de Shakyamuni, Mahakashyapa et les autres disciples, mille personnes au total, ainsi que Manjusri et le reste des quatre-vingt mille bodhisattvas, se rassemblèrent dans le grand Hall de l’enseignement pour pleurer la disparition du Bouddha. Ils se concertèrent et dirent : « Même nous, qui avons été tant d’années au côté du Bouddha, nous nous plaignons d’être séparés de lui après seulement soixante jours. Qu’en sera-t-il alors de tous les gens qui vivront d’ici cent ou mille ans, ou encore à l’époque de la Fin de la Loi ? Comment pourront-ils chérir sa mémoire ?
« Les six maîtres des doctrines non bouddhiques conservent les quatre Védas4 et les dix-huit écrits majeurs que les deux divinités et les trois ascètes5 ont enseignés et légués il y a huit cents ans, pour que les mots de leurs maîtres puissent être transmis 1073aux époques ultérieures. Ne devrions-nous pas nous aussi transcrire les divers enseignements que, pendant cinquante ans, nous avons entendu présenter par le Bouddha aux auditeurs et aux grands bodhisattvas, de sorte qu’ils puissent servir d’œil aux êtres humains à l’avenir ? »
D’un commun accord, ils invitèrent le vénérable Ananda à accéder au siège le plus élevé et le regardèrent avec révérence de la même façon qu’ils auraient regardé le Bouddha, tandis qu’eux-mêmes prenaient place sur des sièges plus bas. Puis le bodhisattva Manjusri récita les mots Nam-myōhō-renge-kyō et le vénérable Ananda répondit en retour : « Ainsi ai-je entendu. » Les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres grands arhat plongèrent leurs pinceaux dans l’encre et transcrivirent les mots prononcés.
C’est précisément parce que tous les bienfaits représentés par les huit volumes et les vingt-huit chapitres du Sūtra du Lotus sont contenus dans ces cinq caractères que le bodhisattva Manjusri les récita. Le vénérable Ananda répondit en disant : « Ainsi ai-je entendu ! » Et, comme cela s’accordait avec ce qu’ils avaient entendu auparavant, les douze mille auditeurs, les quatre-vingt mille grands bodhisattvas, et les divers autres auditeurs des deux mondes et des huit groupes6 manifestèrent leur assentiment.
Le sage connu sous le nom de Grand Maître Tiantai Zhizhe commenta les cinq caractères [chinois] de Myōhō-renge-kyō dans les dix volumes et mille pages de son œuvre le Sens profond du Sūtra du Lotus. Cette œuvre dit essentiellement que les quatre-vingts, soixante ou quarante volumes du Sūtra de la Guirlande de fleurs, les quelques centaines de volumes des sūtras Agama, les dizaines de volumes du Sūtra de la Grande Collection de Vaipulya, les quarante ou six cents volumes du Sūtra de la grande perfection de sagesse dans sa version longue, les quarante ou trente-six volumes du Sūtra du Nirvana, et les innombrables sūtras en Inde, dans les palais des rois-dragons, dans les cieux, et dans les mondes des dix directions, aussi nombreux que les particules de poussière de la terre, sont tous des serviteurs et disciples du seul caractère « kyō », ou sūtra, de Myōhō-renge-kyō.
De plus, le Grand Maître Miaole écrivit une œuvre en dix volumes intitulée les Annotations sur le Sens profond du Sūtra du Lotus, où il déclara que tous les sūtras qui avaient été apportés en Chine après l’époque de Tiantai, y compris les sūtras connus sous le nom de « nouvelles traductions7 », étaient tous les serviteurs du Sūtra du Lotus. Au Japon, le Grand Maître Dengyō établit lui aussi que le Sūtra de Mahavairochana et les autres sūtras de l’école Shingon, qui figurent parmi les nouvelles traductions, sont tous des domestiques et des serviteurs du Sūtra du Lotus. Cependant, Kōbō, Jikaku, Chishō et d’autres encore émirent des opinions qui différaient autant de cet enseignement que le feu diffère de l’eau. Je reviendrai sur ces opinions plus tard dans cette lettre.
Ainsi, sans une seule exception, les cinq régions qui entourent la capitale, les sept grandes routes, les soixante-six provinces, les deux îles, et tous les districts, domaines, villages, champs, terrains, êtres humains, vaches et chevaux, l’or, l’argent, et tout ce qui se trouve au Japon sont intégralement contenus à l’intérieur des trois caractères [chinois] qui composent le mot Nihon-koku [pays du Japon].
Le caractère « roi8 » s’écrit avec trois traits horizontaux et un trait vertical. Les trois traits horizontaux correspondent au ciel, à la terre et aux hommes, et l’unique trait vertical au souverain. Comme le mont Sumeru s’élève de la grande terre sans jamais vaciller, on appelle souverain celui dont la présence s’impose dans les royaumes du ciel, de la terre et de l’humanité, sans jamais vaciller si peu que ce soit.
Il y a toujours deux sortes de souverains, les premiers étant les petits souverains. Les souverains mineurs dans les 1074mondes des êtres humains et des êtres célestes peuvent être considérés comme de petits souverains. La seconde catégorie est constituée par les grands souverains ; le grand roi céleste Brahma devrait être classé dans cette catégorie. En ce qui concerne le Japon, le souverain de tout le pays devrait être considéré comme un grand souverain, et les gouverneurs des diverses provinces comme de petits souverains.
De même, les sūtras des périodes de la Guirlande de fleurs, Agama, Vaipulya et de la Sagesse, le Sūtra de Mahavairochana, le Sūtra du Nirvana et tous les autres sūtras enseignés avant, simultanément ou après le Sūtra du Lotus sont de petits souverains. Ils sont comme les gouverneurs des diverses provinces du Japon.
En revanche, le Sūtra du Lotus est comparable à un grand souverain, un Fils du Ciel. Les adeptes de l’école Kegon, de l’école Shingon et des autres écoles sont donc comme les sujets et les serviteurs du souverain du pays. Mais, quand des gens qui, par leur rang social, ne sont que des sujets des diverses provinces tentent de déposséder le Fils du Ciel, alors c’est comme si des inférieurs essayaient de renverser ceux qui leur sont supérieurs, comme si les gens se détournaient de leurs supérieurs en tentant de les faire passer pour inférieurs, ou comme si des subalternes, ayant vaincu leurs supérieurs, provoquaient des émeutes et créaient des perturbations.
Quelque espoir que l’on ait d’apporter de l’ordre dans le monde en de telles circonstances, le résultat ne pourra être que la confusion au sein du pays et la perte des personnes impliquées. Ce serait aussi vain que de tenter de déplacer les racines d’un arbre sans créer la moindre perturbation parmi les branches et les feuilles, ou d’espérer qu’un bateau navigue paisiblement quand les vagues se dressent furieusement dans la mer.
Même si les moines des écoles Kegon, Shingon et Nembutsu ainsi que ceux des enseignements du Ritsu et du Zen prétendent posséder une grande sagesse et une haute dignité, respecter rigoureusement les préceptes et se conduire honnêtement, leur situation est celle de personnes issues de familles qui s’emploient à faire renverser les supérieurs par les inférieurs et, de ce fait, ce sont les ennemis jurés du Sūtra du Lotus. Comment peuvent-ils espérer ne pas tomber dans l’enfer Avīci ? Parmi les membres des quatre-vingt-quinze différentes sortes d’écoles non bouddhiques9, il ne fait aucun doute que beaucoup étaient honnêtes et sages et pourtant, parce qu’ils souscrivirent aux doctrines erronées transmises par les deux divinités et les trois ascètes, ils renaquirent dans les voies mauvaises.
Cependant, dans le monde d’aujourd’hui, ceux qui récitent Namu-Amida-butsu se moquent de ceux qui récitent Nam-myōhō-renge-kyō, ou tentent de les égarer. Pour utiliser des comparaisons tirées du monde séculier, ce serait comme si le millet détestait le riz, ou comme si un propriétaire haïssait ses propres champs. Ils sont comme des bandits qui, en l’absence des chefs de l’armée, s’imaginent qu’ils ne seront pas punis pour leurs exactions nocturnes ou leurs pillages, ou comme des taupes avant le lever du soleil qui se croient autant en sécurité [à l’air libre] que sous terre. Mais quand apparaît Nam-myōhō-renge-kyō, semblable au chef d’une armée ou au soleil, ils disparaissent aussi rapidement que des flammes ardentes s’éteignent sous l’eau ou que des singes tremblent au contact de chiens. Aujourd’hui, quand ceux qui récitent Namu-Amida-butsu entendent des voix qui récitent Nam-myōhō-renge-kyō, leur visage perd ses couleurs et leurs yeux brillent de colère, ils perdent l’esprit et leur corps se met à trembler.
Le Grand Maître Dengyō a dit que, quand le soleil se lève, les étoiles se cachent et que, quand le véritable talent se manifeste, on reconnaît la maladresse10. Le bodhisattva Nagarjuna a déclaré qu’il était facile de rejeter des paroles erronées et difficile de défendre des opinions fausses11.
1075Le bodhisattva Gunamati a dit : « Sur son visage, il y avait la couleur de la mort et du deuil, et dans ses mots résonnait le son de la tristesse et du ressentiment12. » Et Fasui : « Ceux qui étaient autrefois les tigres de la conviction sont maintenant les cerfs du consentement13. » Il faut prendre en considération ces opinions et comprendre leur sens.
Proclamons ouvertement et clairement les vertus de Myōhō-renge-kyō ! De même que le poison peut se changer en médicament, les cinq caractères de Myōhō-renge-kyō changent le mal en bien. La source nommée Pierres-Précieuses doit son nom au fait que les cailloux de son cours d’eau se sont changés en pierres précieuses14.
De la même façon, ces cinq caractères peuvent changer les hommes du commun en bouddhas. Ainsi donc, puisque votre père bien-aimé et maintenant défunt récitait « Nam-myōhō-renge-kyō » quand il était vivant, il fait partie des gens qui ont atteint la bouddhéité en cette vie, exactement comme les cailloux se sont changés en pierres précieuses.
Les actions que vous avez entreprises représentent donc le sommet même de la piété filiale et de la compassion. C’est pourquoi il est dit dans le Sūtra du Lotus : « Ces deux fils qui sont les miens ont mené à bien la tâche du Bouddha. » Et aussi : « Ces deux fils ont été pour moi des amis de bien15. »
Il y a longtemps vivait un grand souverain nommé le roi Rinda. Tant que ce souverain entendait le hennissement des chevaux blancs, il gardait un teint vigoureux, était plein de force et d’énergie, et il était rassasié sans qu’on ait à lui offrir à manger. Même ses ennemis des pays voisins ôtaient leurs casques et joignaient les mains en signe d’admiration.
Mais les chevaux blancs ne hennissaient qu’à la vue des cygnes blancs. Et comme le souverain se mit à mal gouverner, ou peut-être à cause d’un mauvais karma provenant du passé, tous les cygnes blancs disparurent. Lorsqu’il ne resta plus un seul de ces oiseaux, les chevaux blancs cessèrent de hennir. Et, lorsque les chevaux blancs cessèrent de hennir, le teint du roi pâlit, ses forces l’abandonnèrent, son corps maigrit et se flétrit, et les mesures gouvernementales qu’il adopta devinrent superficielles et inefficaces.
Le pays se retrouva bientôt en situation de chaos. Alors qu’il se demandait, désemparé, quoi faire si les soldats des pays voisins se ruaient à l’assaut de son pays, le roi émit la proclamation suivante : « Dans notre pays, nombreux sont ceux qui suivent les enseignements non bouddhiques et tous bénéficient de notre protection et de notre soutien. Cela s’applique aussi aux enseignements bouddhiques. Mais les non-bouddhistes et les bouddhistes ne s’entendent pas entre eux. Désormais, nous croirons à l’enseignement de celui de ces deux groupes qui réussira à faire hennir les chevaux blancs, tandis que l’enseignement de l’autre groupe sera banni du pays. »
À ce moment-là, tous les maîtres non bouddhistes se réunirent et firent tout leur possible pour faire apparaître les cygnes blancs afin que les chevaux blancs se remettent à hennir, mais aucun cygne n’apparut. Bien que, dans le passé, ces maîtres se soient révélés capables de provoquer la formation de nuages et de faire apparaître des brumes, d’appeler les vents et de soulever les vagues, de faire jaillir le feu ou l’eau de leur corps, de changer les hommes en chevaux et les chevaux en hommes, et d’accomplir n’importe quel acte selon leur convenance, pour une raison que l’on ignore, en cette occasion ils ne purent faire apparaître les cygnes.
À ce moment-là vivait un disciple du Bouddha connu sous le nom de bodhisattva Ashvaghosha, ou Hennissement-de-Cheval. Quand il adressa ses prières aux bouddhas des dix directions, les cygnes blancs apparurent aussitôt et les chevaux blancs se mirent à hennir. Quand le roi entendit cela, il se mit à reprendre des couleurs, la force lui 1076revint et sa peau retrouva une apparence de fraîcheur. Les cygnes blancs apparurent plus nombreux, toujours plus nombreux, jusqu’à devenir mille, alors mille chevaux blancs hennirent tous en même temps comme des coqs chantant à l’aube. Quand le roi entendit cela, son teint devint aussi brillant que le soleil, sa peau aussi fraîche que la lune, sa force aussi grande que celle du dieu Narayana et il prit des mesures pour gouverner qui se révélèrent aussi judicieuses que celles du roi céleste Brahma.
Puis, comme les douces paroles du souverain étaient aussi irréversibles que la sueur qui émane du corps, tous les temples appartenant aux écoles non bouddhiques furent transformés en temples bouddhiques.
Aujourd’hui, le Japon rappelle l’histoire du roi Rinda. Ce pays commença avec l’ère des dieux. Cependant, à mesure qu’il s’approchait de la fin de cette ère, les vues de ses habitants se déformèrent, et avidité, haine et ignorance se renforcèrent. La compréhension des dieux devint superficielle, leur autorité et leur pouvoir faiblirent, et ils se mirent à éprouver des difficultés à étendre leur protection jusqu’à leurs partisans.
Pendant ce temps, les enseignements de la grande doctrine connue sous le nom de Loi bouddhique furent introduits dans le pays et se répandirent peu à peu. De nouveau les gens développèrent un regard honnête et intègre sur le monde, et le pouvoir et l’autorité des dieux furent restaurés. Mais beaucoup d’opinions erronées apparurent au sein des enseignements bouddhiques, ce qui rendit la situation du pays périlleuse.
Le Grand Maître Dengyō fit un voyage en Chine au cours duquel il accomplit des recherches concernant les divers enseignements bouddhiques du Japon, de Chine et de l’Inde. Il rejeta ceux qui étaient inférieurs et choisit ceux qui avaient de la valeur, examinant chacun sans préjugé, ni a priori favorable. Il choisit finalement le Sūtra du Lotus et deux autres sūtras16, qu’il désigna comme les trois sūtras destinés à garantir la protection du pays.
Cependant, en prétendant fonder leurs idées sur des enseignements de la Chine ou de l’Inde, d’autres sages, notamment les Grands Maîtres Kōbō, Jikaku et Chishō, entreprirent de rétrograder le Sūtra du Lotus au deuxième ou troisième rang parmi les sūtras, en déclarant que cette œuvre soutenait une « théorie puérile17 » ou en prétendant qu’il appartenait à « la région des ténèbres18 ». À la place du Sūtra du Lotus, ils élevèrent les trois sūtras19 des enseignements du Shingon à la position suprême.
On entra ainsi peu à peu dans une époque où les inférieurs triomphaient des supérieurs, et ces doctrines erronées se répandirent dans tout le pays. C’est pourquoi nombreux sont ceux qui sont tombés dans les voies mauvaises et les dieux ont peu à peu perdu leur pouvoir, trouvant de nouveau difficile de protéger jusqu’à leurs propres partisans. Ainsi, on constate que les cinq souverains20 du pays, du quatre-vingt-unième au quatre-vingt-cinquième, se noyèrent dans l’océan de l’ouest ou furent abandonnés sur des îles dans les quatre mers. Ils furent traités comme des démons de leur vivant même et, après leur mort, tombèrent dans l’Enfer aux souffrances incessantes.
Mais, nul ne comprenant la situation, il fut impossible d’y remédier. Sachant tout cela, j’essaie de m’acquitter de ma dette de reconnaissance envers mon pays [en disant la vérité], mais cela ne me vaut que la haine de tous.
Je n’en dirai cependant pas plus. Je préfère annoncer ici que votre père bien-aimé est comparable au roi Rinda et que vous êtes vous-même comparable au bodhisattva Ashvaghosha. Les cygnes blancs sont le Sūtra du Lotus, les chevaux blancs Nichiren, et le hennissement des chevaux blancs est le son de Nam-myōhō-renge-kyō. De la même façon que, lorsque le roi Rinda entend le hennissement des chevaux, son teint 1077devient plus clair et sa force s’accroît, quand votre regretté père défunt entendra le son de votre voix récitant Nam-myōhō-renge-kyō, il se réjouira dans son état de bouddha.
Nichiren
Le quatorzième jour du huitième mois de la troisième année de Kōan [1280]
Réponse à la Dame d’Utsubusa
Notes
1. « Le jardin couvert de rosée » est une expression métaphorique selon laquelle tout, dans le continent du Jambudvipa (c’est-à-dire dans le monde entier), est aussi volatil que la rosée dans un jardin, qui s’évapore rapidement sous le soleil du matin.
2. Ikuwa no Toda no Sukune, haut dignitaire de la Cour au IVe siècle au Japon. Les Chroniques du Japon relatent comment il transperça d’une flèche un bouclier de fer.
3. Cela signifie « révérer et se consacrer à Nam-myōhō-renge-kyō ». Keishu est la prononciation japonaise des caractères chinois et signifie : se prosterner sur le sol en signe d’obéissance.
4. Il s’agit des quatre écrits du brahmanisme. Voir glossaire.
5. Les deux divinités sont les deux divinités du brahmanisme, Shiva et Vishnu, et les trois ascètes, Kapila, Uluka et Rishabha. Pour les trois ascètes, voir le glossaire.
6. « Les auditeurs des deux mondes et des huit groupes » sont les êtres réunis à la Cérémonie où est enseigné le Sūtra du Lotus. Les deux mondes (le monde du désir et le monde de la forme) sont deux des trois mondes qui composent le monde des trois plans. Les huit groupes comprennent les dieux du monde du désir, les dieux du monde de la forme, les rois-dragons et leurs serviteurs, les rois kimnara et leurs serviteurs, les rois gandharva et leurs serviteurs, les rois asura et leurs serviteurs, les rois garuda et leurs serviteurs, et le roi du monde humain (Ajatashatru) et ses serviteurs.
7. Les « nouvelles traductions » sont des traductions chinoises des écrits indiens réalisées par Xuanzang (602-664) ou par d’autres après lui. Les traductions réalisées avant Xuanzang sont appelées les traductions anciennes.
8. Le caractère chinois présenté ici s’écrit de la manière suivante : 王.
9. Ces écoles sont censées avoir existé à l’époque de Shakyamuni. On ne connaît pas leur nom ni leurs doctrines particulières.
10. On trouve cette déclaration dans la Présentation versifiée de la lignée de l’école du Lotus Tendai.
11. Source inconnue.
12. Selon le Voyage en Occident, Gunamati et Madhava, un érudit non bouddhiste célèbre pour son savoir, débattirent en présence du roi du Magadha. Madhava fut vaincu et mourut six jours plus tard, mais son épouse, afin de venger la défaite de son époux, dissimula qu’il était mort et tenta d’engager le débat contre Gunamati en prétendant le représenter. Devinant à son expression que son mari était sûrement mort, Gunamati lui dit : « J’ai déjà vaincu quelqu’un qui avait plus de talent que vous. » Elle saisit alors qu’il avait découvert son stratagème et décida de renoncer à débattre avec lui. La déclaration de Gunamati citée dans le texte était la réponse à la question du roi qui lui demandait comment il savait que Madhava était mort.
13. Il est dit dans la Biographie du Grand Maître Tiantai Zhizhe de la dynastie des Sui que, lorsque Tiantai fit une conférence sur le titre du Sūtra du Lotus, Fasui, un moine chinois du VIe siècle, fut frappé par sa profonde compréhension du Sūtra. Ce passage reprend les mots que Fasui utilisa pour exprimer ses impressions à ce moment-là, bien qu’il soit question dans le passage original de « dragons » plutôt que de « tigres ».
14. Source inconnue.
15. Sūtra du Lotus, chap. 27. Ces paroles y sont prononcées par le roi Merveilleux-Ornement, un croyant du brahmanisme qui fut amené aux enseignements bouddhiques par ses deux fils.
16. Les deux autres sūtras sont le Sūtra de la lumière dorée et le Sūtra des rois bienveillants.
17. Cette déclaration apparaît dans La clé précieuse du trésor secret de Kōbō.
18.Ibid.
19. Sūtra de Mahavairochana, Sūtra de la couronne de diamants et Susiddhikara-sūtra.
20. Les empereurs Antoku (1180-1185), Gotoba (1183-1198), Tsuchimikado (1198-1210), Juntoku (1210-1221) et Chūkyō (avril 1221-juillet 1221). Durant la bataille de Danno’ura (1185), au moment de la défaite finale des Taira, Antoku, âgé de huit ans, se noya dans la mer. En 1221, après les troubles de l’ère Jōkyū, le shogunat de Kamakura exila les empereurs retirés Gotoba, Tsuchimikado et Juntoku, et destitua l’empereur Chūkyō.