Les sūtras prêchés avant le Sūtra du Lotus traitent du corps et de l’esprit des êtres ordinaires. Le Bouddha les a prêchés en des termes accessibles à tous et donc, même s’il s’agit bien des enseignements du Bouddha, ils restent dans les limites de compréhension des êtres ordinaires. C’est pourquoi on les qualifie de sūtras prêchés en fonction de la capacité des gens.
Imaginez, par exemple, des parents qui n’aiment pas personnellement le saké alors que leur fils bien-aimé l’apprécie beaucoup. Par affection pour ce fils et dans le souci de lui plaire, ils l’encouragent à boire du saké en faisant semblant d’aimer ça, eux aussi. Le fils en conclut alors que son père et sa mère sont des amateurs de saké.
Dans le Trapusha-sūtra1, il est question des domaines des êtres humains et célestes ; dans les sūtras Agama, des personnes des deux véhicules ; dans le Sūtra de la Guirlande de fleurs, des bodhisattvas. Les sūtras de la période Vaipulya et les sūtras de la Sagesse ressemblent par certains aspects au Trapusha-sūtra et aux sūtras Agama et, par d’autres, au Sūtra de la Guirlande de fleurs.
Quand les hommes du commun de l’époque de la Fin de la Loi lisent ces divers sūtras, ils s’imaginent que ces derniers s’accordent avec l’esprit du Bouddha [vérité du Bouddha enseignée indépendamment des attentes et de la capacité des gens]. Mais, si nous examinons attentivement la question, nous verrons que leur lecture ne fait que refléter leur propre esprit. Et, avec cet esprit intrinsèquement inculte, ils ne peuvent acquérir que peu de bienfaits.
En revanche, le Sūtra du Lotus est considéré comme le sūtra qui révéla directement ce que le Bouddha atteignit. Et, comme l’esprit du Bouddha est excellent, les personnes qui liront ce Sūtra, même si elles ne peuvent en comprendre le sens, obtiendront un inestimable bienfait.
L’armoise qui pousse au milieu du chanvre ou un serpent dans un tuyau [finissent tout naturellement par devenir droits]. De même, ceux qui se lient à de bonnes personnes deviendront intègres dans leur cœur, leurs actes et leurs paroles. Le Sūtra du Lotus exerce une influence similaire. Toute personne qui croit en ce Sūtra sera de ce seul fait considérée comme une personne de bien par le Bouddha.
Cependant, en ce qui le concerne, l’enseignement du Sūtra du Lotus adoptera une forme variable en fonction de la capacité des gens, du moment, du pays et des personnes qui le propagent. Or, même les bodhisattvas qui ont atteint l’étape de l’illumination presque parfaite semblent ne pas comprendre cela. Les hommes du commun de l’époque de la Fin de la Loi en sont donc encore plus incapables !
Il existe de manière générale trois genres de messagers. Les premiers sont extrêmement intelligents. Les deuxièmes ne sont ni particulièrement intelligents, ni particulièrement stupides. Les troisièmes sont d’une grande stupidité, mais l’on peut néanmoins se fier à eux.
1137Parmi ces trois genres de messagers, les premiers ne commettront pas d’erreurs [dans la transmission du message]. Les deuxièmes, doués d’une intelligence inférieure, ajouteront des paroles de leur cru au message de leur seigneur. C’est donc le plus mauvais genre de messagers. Les troisièmes, très stupides, n’auront pas la présomption d’ajouter leurs propres mots et, par honnêteté, transmettront le message de leur seigneur sans la moindre déviation. Ces messagers sont donc meilleurs que ceux du deuxième genre et, parfois même, que ceux du premier.
Le premier genre de messagers est comparable aux quatre catégories de sages en Inde. Le deuxième correspond aux maîtres en Chine. Et le troisième aux personnes ignorantes mais honnêtes figurant parmi les hommes du commun en cette époque de la Fin de la Loi.
Je ne parlerai pas ici du temps où le Bouddha vivait en ce monde. On connaît l’époque de mille ans qui s’ouvrit le lendemain de sa disparition sous le nom d’époque de la Loi correcte. Ce millénaire se divise en deux. Durant la première période de cinq cents ans, se sont propagés les enseignements du Hinayana. Ce sont Mahakashyapa, Ananda et d’autres qui les ont fait connaître. Dans la seconde période de cinq cents ans, Ashvaghosha, Nagarjuna, Asanga, Vasubandhu et d’autres ont propagé les enseignements provisoires du Mahayana. Certains de ces érudits ont commenté des passages du Sūtra du Lotus et d’autres n’y ont pas fait la moindre allusion. Quant aux érudits apparus après cette époque de la Loi correcte, leurs opinions ressemblaient dans certains cas aux enseignements du Bouddha lui-même, mais la plupart tombèrent dans l’erreur. Parmi ceux [de l’époque de la Loi correcte] qui n’étaient pas dans l’erreur mais dont les traités étaient incomplets, citons Mahakashyapa, Ananda, Ashvaghosha, Nagarjuna, Asanga et Vasubandhu.
Au cours des mille ans de l’époque de la Loi formelle, les enseignements bouddhiques furent introduits en Chine. Mais, d’abord, la controverse avec les confucéens ne laissa apparemment pas le temps de traiter le problème des divisions internes aux enseignements bouddhiques, notamment celui de la distinction entre Mahayana et Hinayana et entre les enseignements provisoires et l’enseignement véritable.
Lorsque la Loi du Bouddha se répandit plus largement et que les doctrines arrivèrent de l’Inde les unes après les autres, certaines personnes, jusqu’alors jugées clairvoyantes, passèrent pour stupides à la lumière des sūtras et traités introduits plus récemment. En revanche, d’autres, qui avaient d’abord semblé stupides, furent considérées comme des sages. On vit finalement se développer dix écoles distinctes2 et mille ou dix mille interprétations différentes. Les ignorants ne surent pas auxquelles adhérer, tandis que ceux qui passaient pour sages manifestèrent un attachement extrême à leurs opinions personnelles.
Un point de vue particulier finit par recueillir l’assentiment général : parmi tous les enseignements dispensés par le Bouddha de son vivant, le Sūtra de la Guirlande de fleurs se classait en premier, le Sūtra du Nirvana en deuxième, et le Sūtra du Lotus en troisième. Nul, depuis le souverain jusqu’aux gens ordinaires, ne remettait en cause cette interprétation parce qu’elle était partagée par le Maître du Dharma Fayun, le Maître du Dharma Zhizang et les autres guides des dix écoles, tous vénérés comme de grands sages.
Puis, sous les dynasties des Chen et des Sui, durant l’époque de la Loi formelle, apparut Zhiyi, un jeune moine connu plus tard sous le nom de Grand Maître Tiantai Zhizhe. Il dispensa de nombreuses doctrines, mais ses enseignements se concentrèrent finalement sur la seule question de la supériorité relative du Sūtra du Lotus, du Sūtra du Nirvana et du Sūtra de la Guirlande de fleurs.
1138Le Maître du Dharma Zhiyi déclara que les maîtres des enseignements bouddhiques avaient inversé l’ordre de ces trois œuvres. Afin d’établir la vérité, le souverain de la dynastie des Chen convoqua alors un groupe de plus de cent hommes comprenant le supérieur des moines, Huiheng, l’administrateur des moines Huiguang, le Maître du Dharma Huirong et le Maître du Dharma Fasui3, tous figurant parmi les maîtres les plus éminents des dix écoles du Nord et du Sud, et il leur demanda de débattre avec Zhiyi.
Le Maître du Dharma Zhiyi déclara : « C’est dans le Sūtra du Lotus lui-même que l’on peut lire : “Parmi les sūtras, il occupe la plus haute place4.” Il est dit aussi : “Parmi les sūtras que j’ai prêchés, que je prêche ou que je prêcherai, ce Sūtra du Lotus est le plus difficile à croire et le plus difficile à comprendre5.” Le Sūtra aux sens infinis indique clairement que les sūtras “déjà prêchés” par le Bouddha sont “l’enseignement de la grande sagesse, le principe de la méditation qui s’imprime sur l’océan”, énoncés dans le Sūtra de la Guirlande de fleurs et d’autres encore. Et en ce qui concerne les sūtras qu’“il prêchera”, il est dit dans le Sūtra du Nirvana : “(...) du prajna-paramita (les enseignements de la perfection de sagesse), découle le Sūtra du Nirvana.” Ces passages d’écrits indiquent que le Sūtra du Lotus est supérieur au Sūtra de la Guirlande de fleurs et au Sūtra du Nirvana. C’est tout à fait clair, d’une clarté limpide. Vous devriez donc l’admettre. »
Ainsi réprimandés, certains de ses adversaires se contentèrent de garder le silence, d’autres déversèrent des injures, d’autres encore pâlirent. Le souverain de la dynastie des Chen se leva de son siège et s’inclina à trois reprises, et l’ensemble des cent hauts dignitaires joignirent les mains en signe de révérence. Incapables de l’emporter, les maîtres des autres écoles s’avouèrent vaincus. Il fut donc établi que le Sūtra du Lotus occupait la plus haute place parmi les enseignements dispensés par le Bouddha de son vivant.
Puis, durant la seconde période de cinq cents ans de l’époque de la Loi formelle, de nouvelles traductions6 des sūtras et des traités parurent les unes après les autres. Lors de la troisième année de l’ère Chengguan [629], sous le règne de l’empereur Taizong, un moine nommé Xuanzang se rendit en Inde. Il consacra dix-sept années à maîtriser les diverses doctrines bouddhiques des cinq régions de l’Inde et revint en Chine lors de la dix-neuvième année de la même ère [645]. Il y introduisit le Sūtra des profonds secrets, le Traité sur les étapes de la pratique du yoga, le Traité sur la doctrine du rien-que-conscience, et les autres enseignements de l’école Faxiang [devenue l’école Hossō au Japon].
Xuanzang déclara : « Il existe bon nombre d’écoles différentes en Inde, mais celle-ci est la plus importante. » L’empereur Taizong fut l’un des souverains les plus vertueux que la Chine ait connus, et il prit Xuanzang pour maître.
Cette école enseigne essentiellement que, pour certains, les trois véhicules ne sont qu’un moyen opportun et que le Véhicule Unique constitue la vérité alors que, pour d’autres, le Véhicule Unique est un moyen opportun et les trois véhicules représentent la vérité. Elle enseigne aussi que les cinq natures distinctes sont totalement distinctes les unes des autres et que les êtres vivants, par nature prédestinés [aux deux véhicules] ou n’ayant pas la nature de l’illumination, ne pourront jamais atteindre la bouddhéité.
De telles doctrines étaient aussi incompatibles avec celles de l’école Tiantai que le feu et l’eau. Mais, à ce moment-là, le Grand Maître Tiantai et le Grand Maître Zhangan avaient disparu, et leurs successeurs n’avaient pas la stature nécessaire. L’école Tiantai avait donc déjà sombré dans la défaite.
Par la suite, sous le règne de l’impératrice Wu, l’école Huayan [devenue l’école 1139Kegon au Japon] apparut en Chine. La traduction du Sūtra de la Guirlande de fleurs en soixante volumes, précédemment critiquée par Tiantai, fut écartée, et l’école s’appuya par la suite sur une nouvelle traduction en quatre-vingts volumes, introduite par le Maître des Trois Corbeilles Rizhao7. De manière générale, cette école enseigne que le Sūtra de la Guirlande de fleurs représente l’« enseignement fondamental » du Bouddha et le Sūtra du Lotus les « enseignements dérivés ». L’impératrice Wu était une nonne bouddhiste qui avait une certaine compréhension des écrits bouddhiques et non bouddhiques. Elle eut l’arrogance de mépriser l’école Tiantai. Le Sūtra du Lotus fut ainsi doublement repoussé dans l’ombre par l’école Faxiang et par l’école Huayan.
Par la suite, sous le règne de l’empereur Xuanzong, les trois Maîtres des Trois Corbeilles Shanwuwei, Jingangzhi et Bukong quittèrent l’Inde pour se rendre en Chine, en apportant avec eux le Sūtra de Mahavairochana, le Sūtra de la couronne de diamants, et le Susiddhikara-sūtra. À la fois par leur caractère et par leur doctrine, ces trois hommes étaient au-dessus de toute comparaison avec les maîtres bouddhistes qui les avaient précédés en Chine. De plus, comme ils introduisirent des mudra et des mantras, auparavant inconnus, on pensa que la Loi bouddhique n’avait en quelque sorte pas réellement existé en Chine avant leur venue. Ces hommes déclarèrent que [les enseignements de] l’école Tiantai [devenue l’école Tendai au Japon] étaient supérieurs aux enseignements [des écoles] Huayan, Faxiang et Sanlun [devenue l’école Sanron au Japon], mais qu’ils n’étaient pas comparables aux doctrines des sūtras de l’école Zhenyan [devenue l’école Shingon au Japon].
Par la suite, le Grand Maître Miaole réfuta les écoles Huayan, Faxiang et Zhenyan, ce que le Grand Maître Tiantai n’avait évidemment pas pu faire. Mais ses réfutations n’intervinrent pas au cours d’un débat public, comme ce fut le cas pour le Grand Maître Tiantai. Le Sūtra du Lotus devint alors comme un magnifique vêtement de brocart que l’on porterait au plus noir de la nuit, alors que les mudra et les mantras, qui ne figurent pas dans le Sūtra du Lotus, devinrent bien visibles aux yeux de tous. C’est pourquoi tout le monde crut dans la supériorité de l’école Zhenyan.
Durant l’époque de la Loi formelle, les enseignements bouddhiques furent introduits au Japon lors de la sixième année du règne de l’empereur Kimmei [539-571]8. Pendant plus de deux cents ans, du règne de l’empereur Kimmei à celui de l’empereur Kammu [781-806], six écoles se développèrent : Sanron, Jōjitsu, Hossō, Kusha, Kegon et Ritsu. Les enseignements de l’école Zhenyan furent introduits sous le règne du quarante-quatrième souverain, l’impératrice régnante Genshō [715-724], et ceux de l’école Tiantai sous le règne du quarante-cinquième souverain, l’empereur Shōmu [724-749]9. Mais aucun de ces enseignements ne fut propagé à l’époque.
Sous le règne de l’empereur Kammu vécut au Japon le moine Saichō, connu plus tard sous le nom de Grand Maître Dengyō. Avant de se rendre dans la Chine des Tang, il acquit la maîtrise des enseignements des six écoles et, de plus, il passa quinze années reclus dans la montagne10 à étudier les doctrines des écoles Tendai et Shingon. C’est pourquoi, avant même son départ pour la Chine, il put critiquer les six écoles précédentes du point de vue des enseignements de Tiantai et ses critiques persuadèrent tous les maîtres des sept temples majeurs de Nara de se reconnaître comme ses disciples. C’est ainsi que furent réfutées les doctrines des six écoles.
Par la suite, lors de la vingt-troisième année de l’ère Enryaku [804], il se rendit en Chine pour ne revenir au Japon que lors de la vingt-quatrième année de la même ère. À ce moment-là, il y propagea les enseignements du Tendai et du Shingon. Mais il 1140semble n’avoir rien dit concernant la valeur relative [de ces deux enseignements], même s’il l’a discernée dans son cœur.
À la même époque vécut Kūkai, connu par la suite sous le nom de Grand Maître Kōbō. Il se rendit lui aussi en Chine, lors de la vingt-troisième année de l’ère Enryaku, et revint au Japon lors de la troisième année de l’ère Daidō [808]. Il étudia uniquement les enseignements du Shingon et les propagea au Japon. Selon lui, le Sūtra du Lotus n’était pas au niveau du Sūtra de la Guirlande de fleurs, encore moins des enseignements du Shingon.
Le Grand Maître Dengyō avait un disciple nommé Ennin, connu plus tard sous le nom de Grand Maître Jikaku. Celui-ci se rendit en Chine lors de la cinquième année de l’ère Jōwa [838] et revint au Japon lors de la quatorzième année de la même ère. Durant ces dix années, il étudia à la fois les enseignements de Tiantai et ceux de l’école Zhenyan. Au Japon, il avait approfondi les doctrines du Tendai et du Shingon sous la direction du Grand Maître Dengyō, de Gishin et d’Enchō et, par la suite, durant son séjour de dix ans en Chine, il étudia le Zhenyan sous la direction de huit maîtres éminents11 et fut formé aux enseignements de Tiantai par Zongrui, Zhiyuan12 et d’autres encore. De retour au Japon, il annonça que les écoles Tendai et Shingon correspondaient toutes deux à la saveur du ghee, et que les sūtras de ces deux écoles étaient profonds et subtils. Un édit impérial entérina ces positions.
Ensuite apparut Enchin, connu plus tard sous le nom de Grand Maître Chishō. Avant de se rendre en Chine, il avait été disciple du révérend Gishin. Au Japon, il avait étudié les enseignements du Tendai et du Shingon sous la direction de Gishin, Enchō, Ennin et d’autres. Par la suite, il se rendit en Chine lors de la troisième année de l’ère Ninju [853] et revint lors de la première année de l’ère Jōgan [859]. Durant son séjour de sept années en Chine, il se livra à une étude complète des enseignements des deux écoles Tiantai et Zhenyan sous la direction d’hommes tels que Faquan et Liangxu13.
Il déclara que les mérites relatifs des deux écoles, Tendai et Shingon, étaient aussi clairs qu’un reflet dans un miroir, mais que ce point ferait sûrement l’objet de controverses ultérieurement et qu’il entendait donc apporter les clarifications nécessaires, pour clore la discussion. Il décréta alors que, selon lui, les deux écoles, Tendai et Shingon, étaient comparables aux deux yeux d’une personne ou aux deux ailes d’un oiseau. Ceux qui défendraient des interprétations contraires aux siennes s’opposeraient par là au fondateur, le Grand Maître Dengyō, et ne devraient plus avoir l’autorisation de demeurer sur le mont [Hiei]. Un édit impérial fut une nouvelle fois promulgué afin d’entériner cette position, et Enchin répandit son interprétation dans tout le pays.
Ainsi, même s’il y eut quantité de sages en Chine et au Japon, aucun d’eux ne put réfuter cette interprétation. Si elle est juste, ceux qui s’y conforment dans leur pratique sont assurés d’atteindre la bouddhéité, et les souverains qui la vénèrent sont voués à goûter paix et sécurité dans leur royaume.
J’ai pensé que, si j’osais faire part de mon opinion, non seulement les autres refuseraient d’en tenir compte mais ils tenteraient même de me nuire. De plus, pour m’avoir entendu, mes disciples, moines et laïcs, se retrouveraient eux aussi en péril. Et, en effet, tout s’est passé précisément comme je l’avais prévu.
Je crois néanmoins que les interprétations des personnes que je viens d’évoquer ne s’accordent tout simplement pas avec la véritable intention du Bouddha. D’après les huit volumes et les vingt-huit chapitres du Sūtra du Lotus, si un autre sūtra le dépassait, alors le Sūtra du Lotus ne représenterait qu’un rassemblement des bouddhas des dix directions visant à amonceler de grands mensonges. Mais en fait, quand nous 1141examinons le Sūtra de la Guirlande de fleurs, le Sūtra du Nirvana, les sūtras de la Sagesse, le Sūtra de Mahavairochana et le Sūtra des profonds secrets, nous ne trouvons aucun passage qui contredise cette déclaration limpide du Sūtra du Lotus : « Parmi les sūtras, il occupe la plus haute place. »
Par conséquent, même si Shanwuwei, Xuanzang, Kōbō, Jikaku, Chishō et d’autres ont avancé quantité d’arguments brillants, ils ne purent trouver le moindre passage d’écrit prouvant l’infériorité du Sūtra du Lotus par rapport au Sūtra de Mahavairochana. Leur argumentation repose intégralement sur la question de la présence ou non de mudra et de mantras dans un sūtra. Plutôt que de développer leur position à travers des centaines de volumes, d’aller et venir entre la Chine et le Japon avec leurs intrigues incessantes, et d’organiser la promulgation d’édits impériaux à des fins d’intimidation, ils auraient mieux fait de produire en guise de preuve des passages tirés des sūtras eux-mêmes. Qui, alors, aurait pu remettre en doute leurs affirmations ?
Les gouttes de rosée forment en s’accumulant un cours d’eau et l’accumulation des cours d’eau constitue le grand océan. Les particules de poussière forment en s’accumulant une montagne et l’accumulation des montagnes constitue le mont Sumeru. De la même façon, en se multipliant, des problèmes insignifiants finissent par devenir graves. C’est encore plus vrai en ce qui concerne cette question, la plus importante de toutes ! Quand ces hommes ont écrit leurs commentaires, ils auraient dû rechercher les preuves doctrinales et scripturaires de ces deux enseignements, et, quand la Cour émit des édits impériaux, elle aurait dû elle aussi délivrer ses exhortations sur la base d’une étude approfondie de ces deux enseignements, en s’appuyant sur des citations claires.
Le Bouddha lui-même ne pourrait revenir sur sa déclaration selon laquelle, parmi tous les sūtras qu’il a prêchés, qu’il prêche et qu’il prêchera, [le Sūtra du Lotus occupe la plus haute position]. Érudits, maîtres et souverains des pays peuvent donc encore moins se servir de leur autorité pour agir de cette façon ! Cette déclaration [du Bouddha] a été entendue par Brahma, Shakra, les dieux du soleil et de la lune, et les quatre rois célestes, qui l’ont dûment rapportée dans leurs palais respectifs.
Tant que les gens n’étaient pas informés, il semble que les fausses interprétations des maîtres mentionnés plus haut ont pu se propager, sans que quiconque n’encoure de rétributions négatives. Mais, lorsqu’une personne au caractère énergique s’avise, avec fierté et sans compromis, de faire connaître ce passage de Sūtra, alors des événements graves ne peuvent manquer de se produire. Comme ce pratiquant a été méprisé, maudit, frappé, envoyé en exil et que l’on a tenté de lui ôter la vie, Brahma, Shakra, les dieux du soleil et de la lune et les quatre rois célestes se sont dressés avec colère pour s’allier avec lui. Dès lors, des sanctions inopinées sont tombées du ciel, la population est sur le point d’être anéantie et le pays détruit.
Le pratiquant du Sūtra du Lotus est peut-être d’humble origine, mais les divinités célestes qui le protègent sont en fait redoutables. Si un asura tente d’avaler le soleil et la lune, sa tête sera brisée en sept morceaux14. Si un chien aboie devant un lion, ses entrailles pourriront. Lorsque je me penche sur la situation aujourd’hui, je vois que le même genre de rétribution est en train d’arriver au Japon.
En revanche, ceux qui font des offrandes et soutiennent le pratiquant recevront le même bienfait que si ces offrandes étaient destinées au Sūtra du Lotus lui-même. Comme le dit le Grand Maître Dengyō dans son commentaire : « Ceux qui font son éloge recevront des bienfaits qui s’élèveront aussi haut que le Mont-Calme-et-Brillant, alors que ceux qui le calomnient commettront une faute qui les condamnera à l’Enfer aux souffrances incessantes15. »
1142Celui qui a offert un humble plat de millet à un pratyekabuddha est devenu l’Ainsi-Venu Éclat-du-Trésor16. Celui qui a offert un pâté de sable au Bouddha est devenu le souverain du Jambudvipa17. Même si on accomplit des actes méritoires, s’ils sont orientés dans une direction erronée, ces actes pourront provoquer un grand mal et n’auront en tout cas jamais le bien pour résultat. En revanche, celui qui fait de modestes offrandes à quelqu’un qui garde la vérité obtiendra un grand bienfait, même si c’est un ignorant. Cela est donc encore plus vrai pour les personnes qui font en toute sincérité des offrandes à l’enseignement correct !
De plus, nous vivons actuellement dans une période de troubles où les gens ne peuvent guère agir. Et pourtant, bien que vous soyez très occupé, dans votre bonté vous m’avez fait parvenir dans ces montagnes d’épaisses pousses de bambou mōsō18 en offrande au Sūtra du Lotus. Il est certain que vous semez ainsi de bonnes graines dans le champ de la bonne fortune. Lorsque j’y pense, mes larmes ne cessent de couler.
Notes
1. Sūtra aujourd’hui perdu, dans lequel Shakyamuni aurait enseigné les cinq préceptes et les dix préceptes du bien à Trapusha et à Ballika, deux marchands qui lui avaient offert de l’orge et du miel peu après son illumination. Dans le Sens profond du Sūtra du Lotus, Tiantai évoque un maître de la Chine du Nord qui rangea ce sūtra dans la catégorie des enseignements destinés aux êtres humains et célestes.
2. Les trois écoles de la Chine du Sud et les sept écoles de la Chine du Nord.
3. Huiheng (515-589), Huiguang (534-613) et Huirong (décédé en 586) étaient des moines de la période des dynasties du Nord et du Sud. Huiheng fut nommé supérieur des moines en 586. Son débat avec le Grand Maître Tiantai est mentionné dans la Suite des biographies des moines éminents. Selon cette œuvre, Huiguang joua un rôle décisif dans la propagation des enseignements contenus dans le Résumé du Mahayana et le Traité sur la doctrine du rien-que-conscience, traduits par Paramartha. Huirong était un disciple de Fayun qui fut révéré par l’un des trois Grands Maîtres de la dynastie des Liang. Fasui (dates inconnues) était un moine du temple Dinglin qui vécut durant les dynasties des Chen et des Sui. Selon la Biographie du Grand Maître Tiantai Zhizhe de la dynastie des Sui, quand Tiantai fit une conférence sur le titre du Sūtra du Lotus au temple Waguan à Chinling, la capitale de la dynastie des Chen, Fasui y assista en sa qualité de supérieur du temple Dinglin et, profondément touché par la doctrine de Tiantai, il devint sur-le-champ, son disciple.
4. Sūtra du Lotus, chap. 14.
5. Ibid., chap. 10.
6. Il s’agit des traductions accomplies par Xuanzang (602-664) et par ceux qui lui ont succédé. Elles ont tendance à être plus littérales que les traductions précédentes.
7. Rizhao (skt. Divakara, 613-687) était un moine de l’Inde centrale. Il se rendit en Chine en 676, où il effectua la traduction de dix-huit textes. On ignore pourquoi Nichiren dit que Rizhao « introduisit » le Sūtra de la Guirlande de fleurs en quatre-vingts volumes. Peut-être parce que Fazang, patriarche de l’école Huayan, se servit du chapitre “Entrer dans le monde du Dharma” du Sūtra de la Guirlande de fleurs, traduit par Rizhao, pour combler une lacune de la traduction ancienne.
8. On considère le plus souvent aujourd’hui que c’est en 538 que les enseignements bouddhiques ont été introduits officiellement au Japon.
9. Il est dit dans la Brève histoire du Japon, sans que la source soit précisée, que le maître du Zhenyan, Shanwuwei, se rendit en visite au Japon lors de la première année de l’ère Yōrō (717), sous le règne de l’impératrice régnante Genshō. Bien que peu vraisemblable, cette tradition faisait autorité à l’époque de Nichiren. En 754, le moine Ganjin (Jianzhen), lorsqu’il vint au Japon à l’invitation de l’empereur Shōmu pour enseigner aux moines et aux nonnes les préceptes bouddhiques, apporta de Chine trois ouvres majeures.
10. La montagne en question est le mont Hiei, situé entre le lac Biwa et la capitale impériale, Kyōto. Par la suite, c’est là que fut établi l’Enryaku-ji, temple principal de l’école japonaise Tendai.
11. Faquan, Yuanzheng, Zongrui, Quanya, Izhen, Baoyue, Kan et Weijuan.
12. Zongrui (dates inconnues) était un moine du temple Ximing, de Changan. Il ne faut pas le confondre avec le Zongrui cité dans 1143la note précédente. Selon les Biographies des moines éminents de l’ère Genkō, Ennin étudia le sanskrit avec Zongrui lorsqu’il se rendit dans la Chine des Tang en 838. Zhiyuan (768-844) était un moine de l’école Tiantai sous la dynastie des Tang. Il vécut au temple Huayan, sur le mont Wutai.
13. Faquan (dates inconnues) était un moine de l’école Zhenyan de la dynastie des Tang. On dit qu’il forma à la fois Ennin et Enchin aux enseignements ésotériques lors de leur voyage en Chine. Liangxu (dates inconnues) était un moine de l’école Tiantai, sous la dynastie des Tang.
14. Selon le Traité de la grande perfection de sagesse, quand le roi asura Rahula menaça d’avaler la lune, le Bouddha le réprimanda en lui disant que, s’il faisait cela, il aurait la tête brisée en sept morceaux. On retrouve la même histoire dans le Commentaire textuel du Sūtra du Lotus de Tiantai mais, ici, c’est à la fois le soleil et la lune que Rahula menace d’engloutir.
15. Clarification des écoles fondées sur la doctrine de Tiantai.
16. Il s’agit probablement d’Aniruddha, un cousin de Shakyamuni et l’un de ses dix principaux disciples. Il a été prédit dans le Sūtra du Lotus qu’il deviendrait l’Ainsi-Venu Clarté-Universelle, mais il apparaît ici sous le nom d’Éclat-du-Trésor.
17. Il s’agit d’une allusion à l’histoire du garçon Victoire-de-la-Vertu qui offrit un pâté de sable au bouddha Shakyamuni. Selon l’Histoire du roi Ashoka, du fait de son offrande, un siècle après la disparition du Bouddha, le garçon Victoire-de-la-Vertu renaquit sous la forme du roi Ashoka.
18. Le nom mōsō (ch. mengzong) vient de Meng Zong, un fils connu pour sa piété filiale, qui vécut dans le royaume de Wu, durant la période des Trois Royaumes (220-280). Cette histoire apparaît dans Histoires qui sont maintenant du passé, traduction du Konjaku Monogatari, faite par M. Bernard Franck et publiée aux Éditions Gallimard dans la collection « Connaissance de l’Orient », 1987. Les pousses de bambou constituaient l’un des mets préférés de sa mère. Un matin d’hiver, elle ne put cependant s’en procurer car le sol était gelé et couvert de neige. Lorsque Meng Zong s’en plaignit au ciel, des pousses de bambou se mirent à pousser spontanément dans le jardin.