Il m’est difficile d’exprimer à quel point je suis heureux de vous savoir de retour sain et sauf de Kamakura. J’ai aussi reçu les informations que vous m’avez fait parvenir concernant la décapitation des émissaires mongols. Alors que les moines des écoles Nembutsu, Shingon, Zen et Ritsu, véritables ennemis de notre pays, n’ont pas été décapités, il est regrettable que les innocents messagers mongols, eux, l’aient été1. Ceux qui n’ont pas conscience des particularités de la situation penseront sans doute que je dis cela par vanité parce que mes prophéties se sont réalisées2. Pourtant, depuis plus de vingt ans, je déplore cela en privé jour et nuit devant mes disciples, et je l’ai publiquement annoncé à maintes reprises.
De tous les problèmes graves [qui peuvent accabler un peuple], le pire est la ruine du pays. Il est dit dans le Sūtra de l’excellent roi : « Parmi tous les désastres, aucun n’est plus grave pour un pays que la perte de sa souveraineté. » Ce passage signifie que, parmi tous les maux, le pire est de devenir le souverain, de mal gouverner son pays, et d’être vaincu par un pays étranger. On lit aussi dans le Sūtra de la lumière dorée : « Comme ce sont les personnes mauvaises qui sont respectées et privilégiées alors que les personnes de bien sont sujettes à des sanctions, des pilleurs viendront d’autres régions et les habitants du pays seront confrontés à la mort et au désordre. » Ce passage signifie que, si quelqu’un devient le souverain d’un pays et privilégie les personnes mauvaises tout en blâmant les personnes de bien, son pays sera sûrement vaincu par un autre. Il est dit dans le cinquième volume du Sūtra du Lotus : « Ils [les moines mauvais] seront respectés et révérés du monde comme des arhat détenteurs des six pouvoirs transcendantaux3. » Tout en expliquant l’apparition des ennemis du Sūtra du Lotus, ce passage indique 633que le souverain du pays révérera ceux qui gardent fermement les deux cent cinquante préceptes et paraissent semblables à Mahakashyapa et Shariputra, et tentera d’éliminer le pratiquant du Sūtra du Lotus.
En fait, ce que l’on considère comme un enseignement important n’a rien d’exceptionnel. Celui qui, étant en accord avec le moment, parvient à discerner sans la moindre erreur ce qui est important, à la fois pour lui-même et pour le pays, est une personne sage. On dit que le Bouddha est digne de respect parce qu’il médite sur le passé et connaît l’avenir. Rien ne dépasse la sagesse de ceux qui connaissent les trois phases de l’existence [le passé, le présent et l’avenir]. Sans être des bouddhas, des sages et des personnes émérites comme Nagarjuna, Vasubandhu, Tiantai et Dengyō sont parvenus à une compréhension d’ensemble de la question des trois phases de l’existence et, bien que cette compréhension soit loin d’être comparable à celle du Bouddha, cela valut à leurs noms d’être transmis à la postérité.
En définitive, tous les phénomènes [dharma]4 sont contenus dans toute vie, jusqu’à la dernière particule de poussière. Les neuf montagnes et les huit mers sont contenues dans chaque corps, et le soleil, la lune et les myriades d’étoiles se trouvent dans toute vie. Nous sommes cependant comme des aveugles incapables de voir les images reflétées dans un miroir, ou comme de petits enfants qui ne redoutent ni l’eau ni le feu. Les enseignements comme ceux des écrits non bouddhiques et des écrits bouddhiques du Hinayana et du Mahayana provisoire expliquent tous partiellement les phénomènes inhérents à notre vie. [Mais] ils ne les expliquent pas comme le Sūtra du Lotus. Ainsi, parmi les sūtras, certains sont supérieurs, d’autres inférieurs et, parmi les êtres humains aussi, on peut faire la distinction entre les sages et les personnes de mérite. Comme il serait trop long d’entrer plus loin dans la doctrine, j’en resterai là. Je vous suis très reconnaissant de m’avoir envoyé un messager si rapidement, après votre retour de Kamakura. Vous m’avez aussi fait parvenir diverses offrandes que j’ai reçues avec le plus grand plaisir. Alors que tant de gens au Japon se lamentent, ceux qui me suivent et moi, Nichiren, nous nous réjouissons au cœur des épreuves. Puisque nous vivons dans ce pays, il ne nous est pas possible d’échapper à une attaque des forces mongoles, mais, comme les divinités célestes savent que nous avons été persécutés pour le bien de notre pays, nous pouvons nous réjouir car nous serons sûrement sauvés dans notre prochaine vie. De plus, vous avez une dette envers l’empire mongol dans votre vie présente. Si cette situation n’était pas apparue, comme cette année marque le treizième anniversaire de la mort du moine séculier du Saimyō-ji, la chasse commémorant cette occasion aurait sans aucun doute eu lieu sur votre domaine. Et vous seriez alors à Tsukushi, comme le seigneur Hōjō Rokurō5. Cela irait à l’encontre de vos vœux et de ceux de votre clan. Vous n’êtes pas puni par d’autres. Si l’on regarde les choses autrement, ne pourrait-on pas dire que vous avez été sauvé grâce à la protection du Sūtra du Lotus ? Vous faites preuve d’une grave incompréhension. Il s’agit là d’un événement joyeux et j’aurais aimé venir vous féliciter en personne, mais d’autres, en le sachant, auraient probablement trouvé mon attitude étrange. C’est pourquoi je me suis abstenu.
Je vous ai répondu immédiatement.
Nichiren
Réponse à Nishiyama
Notes
1. Cette déclaration laisse entendre que l’invasion étrangère a pour cause les actions de ces moines qui ont calomnié le Sūtra du Lotus et son pratiquant devant les autorités, provoquant ainsi l’égarement du pays.
634 2. Il s’agit d’une allusion à la prophétie de Nichiren, en 1260, selon laquelle, si les autorités du Japon continuaient à soutenir les croyants des enseignements erronés, le pays serait envahi par une puissance étrangère.
3. Sūtra du Lotus, chap. 13.
4. Il s’agit des manifestations de la Loi, à travers les choses, les faits, les existences. Voir glossaire.
5. Hōjō Rokurō est peut-être Hōjō Tokisada (décédé en 1289), frère cadet de Hōjō Tokiyori, le cinquième régent de Kamakura, présenté, dans la phrase précédente, comme le moine séculier du Saimyō-ji. Tokisada fut envoyé au sud, à Tsukushi, dans l’île méridionale de Kyūshū, pour participer à la défense contre les Mongols, et l’on dit qu’il y perdit la vie.