Points de repère
On pense généralement que cette lettre a été remise au moine séculier Takahashi, dont l’épouse était une tante de Nikkō. Plus connu sous le nom de Nikkō, Hōki-bō dirigea la propagation des enseignements de Nichiren dans le district du mont Fuji, région de Suruga. Takahashi était une figure majeure parmi les croyants laïcs de la région, et l’on utilisa sa résidence comme siège au moment où éclatèrent les persécutions contre les croyants laïcs au village d’Atsuhara, dans la région du mont Fuji. Cette lettre est datée du sixième jour du huitième mois, sans que l’année soit précisée. On pense cependant qu’elle a été écrite entre 1275, année où commencèrent les persécutions à Atsuhara du fait du nombre croissant de nouveaux croyants en ce lieu, et 1280, année précédant la seconde invasion mongole, où les persécutions d’Atsuhara cessèrent.
Cette lettre souligne l’importance de l’unité face aux nombreux maux dont étaient victimes les disciples de Nichiren et évoque l’imminence d’une seconde invasion mongole qui pourra finalement contribuer à faire cesser les calomnies contre l’enseignement bouddhique correct.
Grâce aux bons offices de Hōki-bō1, j’ai bien reçu le vêtement blanc et celui qui est en coton matelassé, ainsi que les mille pièces de monnaie. Hōki-bō, Sado-bō, et les croyants d’Atsuhara ont prouvé la force de leur détermination.
Si la conscience d’être « différents par le corps, un en esprit » prévalait parmi les êtres humains, ils atteindraient tous leur but. En revanche, s’ils sont « un par le corps, différents par l’esprit », ils ne pourront rien accomplir de remarquable. Les littératures confucéennes et l’enseignement du Dao comportent plus de trois mille volumes pleins d’exemples de ce genre. Le roi Zhou des Yin mena sept cent mille soldats dans la bataille contre le roi Wu des Zhou et ses huit cents hommes2. Pourtant, l’armée du roi Zhou fut vaincue à cause de sa désunion alors que les hommes du roi Wu l’emportèrent, grâce à leur parfaite unité. Un seul individu, s’il poursuit des buts opposés, sera finalement voué à l’échec. En revanche, cent, voire mille personnes peuvent à coup sûr atteindre leur but, si elles ne font qu’un en esprit. Malgré leur nombre, les Japonais auront beaucoup de mal à réaliser quoi que ce soit, parce que leurs esprits sont divisés. En revanche, même si Nichiren et ses disciples sont peu nombreux, comme ils sont différents par le corps, mais unis en esprit, ils accompliront à coup sûr leur grande mission, qui consiste à propager largement le Sūtra du Lotus. Aussi nombreux que soient les maux, ils ne peuvent l’emporter sur une grande vérité [du Sūtra du Lotus], tout comme il 623suffit d’une seule averse pour éteindre de multiples foyers d’incendie. Ce principe se révèle exact pour Nichiren et ses disciples.
Vous servez le Sūtra du Lotus avec ferveur depuis bien des années et, de plus, vous avez témoigné d’une remarquable détermination durant les incidents récents [d’Atsuhara]. Nombreux sont ceux qui me l’ont signalé, Hōki-bō et Sado-bō l’ont aussi confirmé. J’ai écouté attentivement et rapporté tout cela au dieu du soleil et à la Grande Déesse du Soleil3.
J’aurais dû vous répondre plus tôt, mais personne n’aurait pu vous transmettre cette lettre. Ben Ajari4 est parti d’ici si rapidement que je n’ai pas eu le temps de finir d’écrire avant son départ.
Vous vous demandez tous si les Mongols lanceront vraiment une nouvelle attaque, mais je crois que l’invasion est maintenant imminente. La chute de notre pays serait déplorable, mais, si l’invasion n’a pas lieu, les Japonais calomnieront plus que jamais le Sūtra du Lotus et tomberont tous dans l’Enfer aux souffrances incessantes. Le pays sera peut-être dévasté par les forces supérieures des Mongols, mais l’opposition à l’enseignement correct cessera presque entièrement. La défaite serait comme une cautérisation au moxa qui guérit une maladie, ou comme l’acupuncture qui soulage la douleur. Toutes deux sont douloureuses sur l’instant mais apportent le plaisir par la suite.
Nichiren est l’émissaire du Sūtra du Lotus ; les Japonais sont comme le roi Mihirakula, qui élimina les enseignements bouddhiques de tout le Jambudvipa. L’empire mongol est peut-être comme le roi Himatala, messager du Ciel envoyé pour punir ceux qui sont hostiles au pratiquant du Sūtra du Lotus. Si les Japonais se repentent dans leur existence présente, ils seront comme le roi Ajatashatru qui est devenu un disciple du Bouddha, fut guéri de sa lèpre blanche et prolongea sa vie de quarante ans ; sans avoir les racines de la foi, il atteignit la première étape de sécurité5 et, dans sa vie présente, s’éveilla au fait que les phénomènes ne naissent ni ne périssent.
Avec mon profond respect,
Nichiren
Le sixième jour du huitième mois
Notes
1. Hōki-bō était le nom bouddhique attribué à Nikkō quand il devint disciple de Nichiren, en 1258. Sado-bō, autre nom mentionné dans la phrase suivante, se réfère à Nikō (1253-1314) un autre des six moines principaux, parmi les disciples de Nichiren.
2. Cette histoire est racontée dans les Mémoires historiques (ch. Shiji, jp. Shiki) de Sima Qian (140-80 avant notre ère).
3. Il s’agit de la Grande Déesse du Soleil Amaterasu.
4. Ben est un autre nom de Nisshō (1221-1323), l’un des six moines principaux de Nichiren.
5. Étape atteinte par une personne qui a éradiqué les illusions de la pensée. Voir « quatre étapes de l’éveil au Hinayana » dans le glossaire.