Points de repère
Nichiren écrit cette lettre le dixième mois de la huitième année de Bun’ei (1271), juste avant son exil sur l’île de Sado. Il est alors détenu dans la résidence de Homma Rokurō Saemon, adjoint du gouverneur de Sado. La missive s’adresse à une personne de sa connaissance au Seichō-ji, dans la province d’Awa, peut-être un moine nommé Enjō-bō.
L’exil sur l’île de Sado était, après la peine de mort, la plus dure sanction de l’époque. Dans cette lettre, Nichiren déclare qu’il n’a été persécuté que pour la cause du Sūtra du Lotus ; il souligne que cette persécution même démontre qu’il « lit » le Sūtra du Lotus avec sa vie. Cherchant à dissiper les doutes de ses disciples et à stimuler leur courage chancelant, Nichiren affirme sa mission de pratiquant du Sūtra du Lotus de l’époque de la Fin de la Loi. De ce point de vue, on peut dire que cette lettre annonce le traité Sur l’ouverture des yeux, traité majeur qu’il écrivit quatre mois plus tard.
Le douzième jour du neuvième mois, j’ai encouru la fureur des autorités et, le dixième jour du dixième mois de cette année, je dois donc partir pour la province de Sado.
Le but premier de mon étude était de maîtriser les enseignements bouddhiques et d’atteindre la bouddhéité, et aussi de sauver les gens envers qui je suis redevable. Il me semble que, sur la Voie de la bouddhéité, il peut être inéluctable de faire don de sa vie pour devenir bouddha. Je pense que rencontrer des difficultés comme celles qui ont déjà été exposées dans le Sūtra — être maudit, calomnié, attaqué à coups de bâton, de tuiles et de pierres, et banni encore et encore — c’est lire le Sūtra du Lotus avec sa vie. Ma foi n’en est que plus forte, et j’ai confiance en ma prochaine existence. Si je devais mourir, c’est aussi à coup sûr chacun de vous que je sauverais.
En Inde, un homme appelé le vénérable Aryasimha fut décapité par le roi Dammira, et le bodhisattva Aryadeva fut assassiné par un non-bouddhiste. En Chine, Zhu Daosheng fut banni dans les montagnes, en un lieu nommé Suzhou, et le Maître des Trois Corbeilles Fadao fut marqué au visage et exilé au sud du fleuve Yangzi Jiang. Et tout cela en vertu du Sūtra du Lotus et du fait des enseignements bouddhiques.
Nichiren est le fils d’une famille de chandala qui vivait sur le littoral, à Tōjō, dans la province d’Awa, un coin reculé à l’est du Japon. Abandonner en faveur du Sūtra du Lotus une vie appelée à décliner inutilement, n’est-ce pas comme échanger des cailloux contre de l’or ? Aucun de vous ne devrait se désoler pour moi. Veuillez, s’il vous plaît, transmettre également mes propos au révérend Dōzen-bō. J’ai aussi pensé écrire à l’épouse du seigneur du fief1 mais, du fait de ma situation actuelle, elle ne souhaite peut-être plus entendre parler 204de moi. Si l’occasion se présente, veuillez lui rapporter ce que j’ai dit.
Nichiren
Le dixième mois
Note
1. C’est là une référence à la nonne séculière de Nagoe. C’était l’épouse de Hōjō Tomotoki, frère cadet du troisième régent de Kamakura et seigneur du district de Nagasa, dans la province d’Awa, où Nichiren est né. Après que Nichiren fut entré dans la vie religieuse, la nonne séculière aida apparemment ses parents et il se sentit donc redevable envers elle ; de plus, elle fut l’une de ses premières converties. Cependant, son engagement n’était pas ferme et elle abandonna la foi à peu près au moment de la persécution de Tatsunokuchi. Plus tard, elle reprit sa pratique et demanda un Gohonzon à Nichiren mais il refusa.