Points de repère
Cette lettre a été écrite le vingtième jour du troisième mois de 1272, environ cinq mois après l’arrivée de Nichiren sur l’île de Sado, qui marquait le début de son exil en ce lieu. Elle s’adresse à Toki Jōnin, samouraï exerçant la fonction d’intendant auprès du seigneur Chiba, gouverneur de la province de Shimo’usa, ainsi qu’à Saburō Saemon (Shijō Kingo) de Kamakura, et à d’autres fervents disciples.
Nichiren avait été banni le dixième jour du dixième mois de 1271. Des accusations de trahison avaient été portées contre lui par Ryōkan, le supérieur du Gokuraku-ji, temple de Kamakura, et par Hei no Saemon, vice-responsable du bureau des Affaires politiques et militaires. Hei no Saemon était résolu à faire exécuter Nichiren à Tatsunokuchi, avant qu’il ne soit placé sous la garde de Homma Shigetsura, vice-gouverneur de Sado. Mais la tentative d’exécution échoua et, avec un retard de près d’un mois, les soldats de Homma escortèrent Nichiren jusqu’à la mer du Japon. Après un nouveau retard occasionné par le mauvais temps, Nichiren parvint finalement sur l’île de Sado, le vingt-huitième jour du dixième mois.
Nichiren fut d’abord logé dans une bâtisse délabrée, portant le nom de Sammai-dō, où vent et neige s’engouffraient par les trous de la toiture et des murs. Au bout de cinq mois, il put se rendre dans un lieu plus confortable, à Ichinosawa. Nichiren se livra à des débats contre des moines de l’école Nembutsu et d’autres écoles et œuvra à propager ses propres enseignements. Durant son séjour à Sado, il écrivit deux traités majeurs, Sur l’ouverture des yeux et L’objet de vénération pour observer l’esprit. Lors du deuxième mois de 1274, Nichiren fut gracié et revint à Kamakura, le vingt-sixième jour du troisième mois.
Dans cette lettre, Nichiren déclare d’abord que la seule façon d’atteindre la bouddhéité consiste en premier lieu à faire le vœu d’offrir notre vie, notre bien le plus précieux, à la Loi bouddhique. Ensuite, il dit que la méthode de propagation appelée le shakubuku correspond à notre époque, et qu’il convient donc de la mettre en pratique pour atteindre la bouddhéité. Il se présente alors comme « le pilier, le soleil, la lune, le miroir et les yeux » ainsi que « le parent » du pays. Ce sont là les qualités symboliques du bouddha de l’époque de la Fin de la Loi, qui possède dans leur intégralité les trois vertus de parent, maître et souverain. Il rappelle aussi les prophéties qu’il avait faites dans Sur l’établissement de l’enseignement correct pour la paix dans le pays, concernant les bouleversements politiques et les dissensions violentes au sein du pays.
En conclusion, il donne une explication élaborée du karma, en déclarant que 304ses difficultés présentes sont dues à ses calomnies à l’encontre du Sūtra du Lotus dans une existence passée. En se prenant pour exemple, il indique à ses disciples avec quel état d’esprit et comment ils doivent pratiquer pour changer leur karma. Il ajoute que ceux qui essaient de propager l’enseignement bouddhique correct avec vigueur seront invariablement confrontés à des oppositions, et que ces oppositions leur offrent une occasion de changer leur karma. En revanche, il prévient que ceux qui ont abandonné leur foi pour tomber dans la critique en subiront de très lourdes conséquences. Fustigeant leur manque de lucidité, il les compare à des lucioles se moquant du soleil.
Cette lettre s’adresse à Toki. Il faudrait aussi la montrer à Saburo Saemon, au moine séculier Jūrō de Ōkuratō-no-tsuji1, à la nonne séculière de Sajiki, et partager ce message avec tous mes autres disciples. Envoyez-moi le nom de ceux qui ont été tués lors des batailles de Kyōto et de Kamakura. Ayez aussi l’obligeance de me faire parvenir, par l’intermédiaire de ceux qui me rendront visite, l’anthologie des textes non bouddhiques, le deuxième volume du Commentaire textuel du Sūtra du Lotus, le quatrième volume du Sens profond du Sūtra du Lotus et les commentaires qui l’accompagnent, ainsi que le recueil des avis officiels et des édits impériaux.
Rien n’est plus effrayant en ce monde que la morsure des flammes, l’éclat des sabres, et l’ombre de la mort. Même les chevaux et le bétail redoutent d’être tués, il n’est donc pas étonnant que les êtres humains aient peur de la mort. Même un lépreux s’accroche à la vie, et donc plus encore une personne en bonne santé. Le Bouddha enseigne que remplir le système entier de mondes majeurs avec les sept sortes de trésors n’atteint pas la valeur de l’offrande de notre petit doigt au Bouddha et au Sūtra [du Lotus]2. Le garçon Montagnes-Neigeuses a fait don de son propre corps et l’ascète Aspiration-à-la-Loi s’arracha la peau [afin d’y inscrire les enseignements du Bouddha]. Puisque rien n’est plus précieux que la vie elle-même, celui qui consacre sa vie à la pratique bouddhique atteindra à coup sûr la bouddhéité. Si l’on est prêt à offrir sa vie, pourquoi donnerait-on à contrecœur tout autre trésor pour le bien de la Loi bouddhique ? Ou inversement, si l’on a de la peine à se séparer de ses richesses pour la Loi bouddhique, comment pourrait-on offrir sa vie qui est tellement plus précieuse ?
La loi du monde exige que nous nous acquittions de nos grandes obligations envers les autres, au prix même de notre vie. Les guerriers qui meurent pour leur seigneur sont peut-être bien plus nombreux qu’on ne l’imagine. Un homme mourra pour défendre son honneur ; une femme pour un homme. Les poissons veulent survivre ; ils déplorent le manque de profondeur de leur étang et creusent des trous au fond pour s’y cacher mais, leurrés par l’appât, ils mordent à l’hameçon. Les oiseaux dans un arbre craignent d’être trop bas et se perchent sur les plus hautes branches mais, attirés par l’appât, ils se laissent eux aussi prendre dans des filets. Les êtres humains sont tout aussi vulnérables. Ils donnent leur vie pour des affaires séculières superficielles, mais rarement pour les précieux enseignements du Bouddha. Il n’est guère surprenant qu’ils n’atteignent pas la bouddhéité.
La Loi bouddhique doit se propager selon les méthodes soit du shōju, soit du shakubuku, en fonction de l’époque. Cela s’applique également aux domaines profanes des lettres et des armes. Les grands sages d’autrefois pratiquaient les enseignements bouddhiques qui convenaient au moment. Le garçon Montagnes-Neigeuses et le prince Sattva offrirent leurs corps, persuadés qu’ils pourraient ainsi entendre l’enseignement et que le don de leur vie 305constituait la pratique de bodhisattva. Mais faut-il sacrifier sa vie à une époque où ce n’est pas nécessaire ? À une époque où il n’y a pas de papier, il faut utiliser sa propre peau. À une époque où il n’y a pas de pinceaux pour écrire, il faut utiliser ses propres os. À une époque où les gens révèrent ceux qui observent les préceptes et les pratiquants de l’enseignement correct et dénoncent ceux qui enfreignent ou ignorent les préceptes, il faut suivre rigoureusement les préceptes. À une époque où l’on se sert des enseignements confucéens ou du Dao pour détruire les enseignements de Shakyamuni, il faut, au risque de sa vie, adresser des remontrances à l’empereur à l’instar des Maîtres du Dharma, Daoan et Huiyuan, et du Maître des Trois Corbeilles, Fadao. À une époque où les gens confondent les enseignements du Hinayana et du Mahayana, les enseignements provisoires et l’enseignement véritable, les doctrines exotériques et ésotériques, ce qui revient à être incapable de faire la distinction entre des joyaux et des tuiles ou des pierres, ou entre le lait de vache et le lait d’ânesse3, il convient de les différencier clairement, suivant l’exemple des Grands Maîtres Tiantai et Dengyō.
Il est dans la nature des bêtes sauvages de menacer les faibles et de redouter les forts. Les érudits des écoles d’aujourd’hui leur ressemblent en tous points. Ils méprisent un sage dépourvu de pouvoir, mais redoutent de mauvais souverains. Ce ne sont guère que de serviles vassaux. C’est seulement lorsqu’il triomphe d’un puissant ennemi que se révèle la force d’un homme. Quand un mauvais souverain, en lien avec des moines des enseignements erronés, essaie de détruire l’enseignement correct et rejette un homme sage, ceux qui ont le cœur d’un roi-lion atteindront à coup sûr la bouddhéité. C’est notamment le cas de Nichiren. Je ne dis pas cela par arrogance, mais parce que je me consacre de tout cœur à l’enseignement correct. Une personne arrogante sera toujours submergée par la peur lorsqu’elle rencontrera un puissant ennemi, à l’instar du vaniteux asura qui rapetissa et se dissimula dans une fleur de lotus, au lac Anavatapta4, quand Shakra lui adressa des reproches. Même un seul mot de l’enseignement correct permettra d’atteindre la Voie, s’il correspond au moment [juste] et à la capacité des gens. Mais l’étude de mille sūtras et de dix mille traités ne mènera pas à la bouddhéité, si ces enseignements ne conviennent ni au moment, ni à la capacité des gens.
Vingt-six années se sont écoulées depuis la bataille de l’ère Hōji5, et les combats6 ont de nouveau éclaté à deux reprises, les onzième et dix-septième jours du deuxième mois de cette année. Ni les non-bouddhistes ni les calomniateurs de la Loi bouddhique ne peuvent détruire l’enseignement correct de l’Ainsi-Venu, mais les disciples du Bouddha le peuvent sans aucun doute. Comme le dit un sūtra, seuls les vers issus du corps d’un lion peuvent le dévorer7. Une personne très prospère ne sera jamais ruinée par ses ennemis, mais pourra l’être par des proches. Selon le Sūtra du Maître-de-la-Médecine, la bataille actuelle correspond à « la calamité qu’est la révolte à l’intérieur de son propre domaine ». Il est dit dans le Sūtra des rois bienveillants : « Une fois les sages partis, les sept désastres ne manqueront pas de se produire. » On lit dans le Sūtra de la lumière dorée : « Les trente-trois divinités célestes deviennent furieuses parce que le roi laisse proliférer le mal et ne fait rien pour le réprimer. » Bien que moi, Nichiren, je ne sois pas un sage, j’en suis l’équivalent car je garde le Sūtra du Lotus selon ses enseignements. De plus, comme je comprends depuis longtemps les manières du monde, mes prophéties en cette vie se sont toutes révélées justes. Vous ne devez donc jamais douter de ce que je vous ai dit, à propos des existences futures.
Le douzième jour du neuvième mois de l’année dernière, lors de mon arrestation, 306j’ai déclaré d’une voix sonore : « Moi, Nichiren, je suis le pilier, le soleil, la lune, le miroir et les yeux du clan du Kantō qui est au pouvoir8. Si le pays m’abandonne, les sept désastres ne manqueront pas de se produire. » Cette prophétie ne s’est-elle pas accomplie soixante jours, puis cent cinquante jours plus tard ? Ces batailles n’étaient que les premiers signes. Ce sera vraiment terrible lorsque les pleins effets se manifesteront !
Les ignorants se demandent pourquoi, s’il est véritablement un homme sage, Nichiren est persécuté par le souverain. Mais tout se passe exactement comme je l’avais prévu. Le roi Ajatashatru fit souffrir ses parents, ce qui lui valut d’être acclamé par les six ministres de la Couronne. Quand Devadatta tua un arhat et fit couler le sang du Bouddha, Kokalika et d’autres s’en réjouirent. Nichiren est le parent du clan au pouvoir et il est comme un bouddha ou un arhat de notre époque. Le souverain et ses sujets qui se réjouissent de mon exil sont véritablement les plus effrontés et les plus pitoyables de tous les êtres. Ces moines calomniateurs, qui se plaignent qu’on dénonce leurs erreurs, jubilent peut-être pour l’instant mais, en définitive, leurs souffrances ne seront pas moindres que les miennes et celles de mes disciples. Leur joie est comparable à celle de Yasuhira au moment où il tua son frère cadet et Kurō Hōgan [Yoshitsune]9. La puissante divinité-démon qui détruira le clan au pouvoir est déjà entrée dans le pays. Tel est le sens du passage du Sūtra du Lotus où il est dit : « Des divinités malfaisantes prendront possession de certaines gens10. »
Les persécutions auxquelles Nichiren est confronté sont le résultat du karma formé dans les existences antérieures. Il est dit dans le chapitre “Le bodhisattva Jamais-Méprisant” : « Quand il eut fini de payer pour ses fautes11 », ce qui signifie que le bodhisattva Jamais-Méprisant fut vilipendé et battu par d’innombrables ennemis de l’enseignement correct à cause de son karma passé. Cela est donc d’autant plus vrai pour Nichiren qui, dans cette vie, est né pauvre et dans une famille modeste de la classe des chandala. Mon esprit croit quelque peu dans le Sūtra du Lotus mais mon corps, malgré son apparence humaine, est fondamentalement celui d’un animal. Il est le produit de deux fluides, l’un blanc et l’autre rouge, d’un père et d’une mère qui, pour subsister, se sont nourris de poisson et de volailles. Mon esprit réside dans ce corps, exactement comme la lune se reflète dans l’eau boueuse, ou comme de l’or peut être enfermé dans un sac d’immondices. Puisque mon esprit croit dans le Sūtra du Lotus, je ne crains rien, pas même Brahma, pas même Shakra, mais mon corps demeure celui d’un animal. Du fait de cet écart entre mon corps et mon esprit, il n’est pas surprenant que les insensés me méprisent. Sans aucun doute, comparé avec mon corps, mon esprit brille comme la lune ou comme l’or. Qui sait quelle calomnie j’ai pu commettre dans le passé ? Je possède peut-être l’âme du moine Intention-Supérieure ou l’esprit de Mahadeva. Je suis peut-être le descendant de ces personnes dédaigneuses qui persécutèrent le bodhisattva Jamais-Méprisant, ou je suis de ceux qui ont oublié les graines de l’illumination semées dans leurs vies12. Je suis peut-être apparenté aux cinq mille personnes arrogantes13, ou j’appartiens peut-être au troisième groupe [qui ne crut pas dans le Sūtra du Lotus] à l’époque du bouddha Excellence-Sagesse-Grandes-Universelles14. Il est impossible de sonder notre karma passé.
Le fer chauffé dans les flammes et martelé peut devenir un bon sabre. Les personnes de valeur et les sages sont mis à l’épreuve par les mauvais traitements. Mon exil actuel n’est pas dû à un crime séculier. C’est seulement de cette façon que je pourrai expier en cette vie mes graves fautes passées et me libérer dans la prochaine des trois mauvaises voies.
307Il est dit dans le Parinirvana-sūtra : « Certains, dans les âges à venir, rejoindront la Communauté bouddhiste, revêtiront des habits de moine et donneront toutes les apparences de qui étudie mes enseignements. Mais, paresseux et négligents, ils calomnieront les sūtras Vaipulya15. Sachez que toutes ces personnes sont les disciples des doctrines non bouddhiques d’aujourd’hui. » Les lecteurs de ce passage devraient s’interroger profondément sur leur propre pratique. Le Bouddha dit que, parmi les moines de notre époque, ceux qui portent des vêtements cléricaux mais se comportent de manière oisive et négligente ont été des disciples des six maîtres non bouddhistes de son époque.
Les disciples de Hōnen, qui ont donné à leur école le nom de Nembutsu, non seulement détournent les gens du Sūtra du Lotus en les exhortant à « le rejeter, le fermer, l’écarter et l’abandonner16 », mais ils leur conseillent aussi d’invoquer le seul nom du bouddha Amida, décrit dans les enseignements provisoires. Les disciples de Dainichi, connus sous le nom d’école Zen, prétendent que les véritables enseignements du Bouddha ont été transmis en dehors des sūtras. Ils ridiculisent le Sūtra du Lotus en déclarant qu’il n’est rien de plus qu’un doigt pointé vers la lune ou qu’une suite de mots dénués de sens. Dans l’un et l’autre cas, ces moines ont dû être des disciples des six maîtres non bouddhistes, mais ils sont entrés aujourd’hui dans le courant des enseignements bouddhiques.
Selon le Sūtra du Nirvana, le Bouddha émit une lumière radieuse qui illumina les cent trente-six enfers souterrains et révéla que ne s’y trouvait plus une seule personne coupable d’une offense à la Loi. Ils avaient en effet tous atteint la bouddhéité grâce au chapitre “Durée de la vie” du Sūtra du Lotus. Hélas ! Y résidaient encore les icchantika, personnes d’une incroyance incorrigible qui avaient calomnié l’enseignement correct, sous la surveillance des gardiens de l’enfer. Ils se sont multipliés et peuplent le Japon d’aujourd’hui.
Puisque Nichiren lui-même s’est opposé à la Loi dans le passé, il est devenu un moine du Nembutsu en cette vie, et plusieurs années durant il s’est moqué de ceux qui pratiquaient le Sūtra du Lotus en disant que « pas une seule personne n’a atteint la bouddhéité17 » grâce à ce Sūtra ou encore que ce dernier ne peut « pas même sauver une personne sur mille18 ». En sortant de l’ivresse de ces calomnies, je me suis senti comme un fils en état d’ébriété qui, redevenu sobre, se repent d’avoir allègrement frappé ses parents. Il le regrette amèrement, mais en vain. Sa faute est extrêmement difficile à effacer. Et c’est encore plus vrai pour les calomnies passées de l’enseignement correct qui souillent les profondeurs de son cœur. Il est dit dans un sūtra que la noirceur du corbeau et la blancheur du héron sont en réalité la marque profonde de leur karma passé19. Refusant de l’admettre, les non-bouddhistes ont prétendu que c’était l’œuvre de la nature. Quand j’explique leurs calomnies aux gens d’aujourd’hui, pour les sauver, ils emploient toutes sortes d’excuses pour ne pas reconnaître [le bien-fondé de mes propos], et me répondent en citant les mots de Hōnen qui invitent à fermer les portes du Sūtra du Lotus. Ce n’est guère surprenant de la part des croyants du Nembutsu, mais même les moines des écoles Tendai et Shingon leur apportent un soutien actif.
Les seizième et dix-septième jours du premier mois de cette année, en cette province de Sado, des centaines de moines et de croyants laïcs du Nembutsu et d’autres écoles sont venus débattre avec moi. Un sous-dirigeant de l’école du Nembutsu, Inshō-bō, a dit : « L’honorable Hōnen ne nous a pas enseigné à rejeter le Sūtra du Lotus. Il a seulement écrit que tous les gens devraient réciter le Nembutsu, car il est alors certain qu’ils obtiendront de grands bienfaits et renaîtront dans la Terre pure. Même 308les moines du mont Hiei et de l’Onjō-ji, exilés sur cette île, font son éloge et reconnaissent l’excellence de son enseignement. Comment pouvez-vous avoir l’audace de tenter de le réfuter ? » Les moines de la région sont encore plus ignorants que ceux du Nembutsu à Kamakura. Ils sont vraiment pitoyables.
Comme elles sont terribles les calomnies contre la Loi [bouddhique] commises par Nichiren dans ses existences passées et dans sa vie présente ! Vous qui êtes nés dans ce pays mauvais et êtes devenus disciples d’un tel homme, qui sait ce qui vous arrivera ? Il est dit dans le Parinirvana-sūtra : « Hommes de bien, comme les êtres humains ont accompli d’innombrables fautes et accumulé bien du mauvais karma dans le passé, ils doivent s’attendre à subir les rétributions de tout ce qu’ils ont fait. Ils seront peut-être méprisés, affligés d’une laide apparence, mal vêtus, ils manqueront peut-être de nourriture, rechercheront en vain la richesse, naîtront dans une famille pauvre et de basse condition ou ayant des opinions erronées, ou ils seront persécutés par leur souverain. » Il poursuit ainsi : « Ils peuvent avoir à subir diverses autres souffrances et rétributions. C’est grâce aux bienfaits obtenus en protégeant la Loi qu’ils peuvent atténuer dans cette vie leurs souffrances et leurs rétributions. » Sans Nichiren, ces passages de ce sūtra feraient quasiment du Bouddha un menteur. Le sūtra dit premièrement : « Ils seront méprisés » ; deuxièmement : « Ils seront affligés d’une laide apparence » ; troisièmement : « Ils seront mal vêtus » ; quatrièmement : « Ils manqueront de nourriture » ; cinquièmement : « Ils rechercheront peut-être en vain la richesse » ; sixièmement : « Ils naîtront dans une famille pauvre et de basse condition » ; septièmement : « Ils naîtront peut-être dans une famille ayant des opinions erronées » ; et huitièmement : « Ils seront persécutés par le souverain ». Ces huit phrases ne s’appliquent qu’à moi, Nichiren.
Celui qui monte au sommet d’une haute montagne doit finir par en redescendre. Celui qui manque d’égard envers autrui sera à son tour méprisé. Celui qui dénigre la beauté physique naîtra laid. Celui qui dérobe la nourriture ou les vêtements d’un autre ne manquera pas de tomber dans le monde des esprits affamés. Celui qui se moque d’une personne observant les préceptes et digne de respect naîtra dans une famille pauvre et de basse condition. Celui qui calomnie une famille qui croit dans l’enseignement correct naîtra dans une famille aux vues erronées. Celui qui raille ceux qui observent fidèlement les préceptes naîtra roturier et sera confronté à des persécutions du souverain. Telle est la loi générale de cause et effet.
Cependant, mes souffrances ne sont pas imputables à cette loi de causalité. Dans le passé, j’ai méprisé les pratiquants du Sūtra du Lotus. J’ai aussi ridiculisé le Sūtra lui-même, parfois en le louant exagérément, d’autres fois en faisant preuve de mépris ; un sūtra pourtant aussi magnifique que deux lunes brillant côte à côte, deux étoiles réunies, un mont Hua20 placé au sommet d’un autre, ou la combinaison de deux joyaux. C’est pourquoi j’ai connu les huit sortes de souffrances que je viens de mentionner. Ces souffrances apparaissent habituellement les unes après les autres, dans l’avenir illimité, mais Nichiren a dénoncé les ennemis du Sūtra du Lotus avec tant de vigueur que toutes les huit sont apparues aussitôt. On pourrait comparer cela au cas d’un paysan lourdement endetté envers l’intendant de son village et les diverses autorités. Tant qu’il demeurera dans son village ou dans sa région, plutôt que de s’acharner impitoyablement sur lui, ses créanciers reporteront probablement ses dettes d’une année sur l’autre. Mais, s’il essaie de partir, ils se précipiteront pour exiger qu’il rembourse l’intégralité sur-le-champ. C’est ce que signifient les mots du Sūtra : « C’est grâce aux bienfaits obtenus en protégeant la Loi. »
309On lit dans le Sūtra du Lotus : « Nombreux seront les ignorants qui nous insulteront, nous maudiront, et nous attaqueront au bâton ou au sabre, à coups de pierres et de tuiles (...). Ils s’adresseront aux gouvernants et aux ministres, aux brahmanes et aux chefs de clan [mais aussi aux autres moines qui nous calomnient et nous dénigrent] (...) [et] nous serons bannis encore et encore21. » Sans les gardiens de l’enfer qui les tourmentent, ceux qui s’opposent à la Loi ne pourront jamais [s’acquitter de leurs fautes et] s’échapper de l’enfer. Sans le souverain et ses ministres qui me persécutent aujourd’hui, je ne pourrais pas effacer les conséquences graves de mes calomnies passées de l’enseignement correct.
Nichiren est semblable au bodhisattva Jamais-Méprisant des temps anciens, et les gens d’aujourd’hui sont pareils aux quatre catégories de bouddhistes qui l’ont dénigré et maudit. Les personnes ne sont pas les mêmes, mais la cause est identique. Ceux qui tuent leurs parents peuvent bien être différents, ils tomberont tous dans le même Enfer aux souffrances incessantes. Puisque Nichiren crée la même cause que le bodhisattva Jamais-Méprisant, comment pourrait-il ne pas devenir un bouddha à l’égal de Shakyamuni ? Quant à ceux qui le calomnient aujourd’hui, ils sont pareils à Bhadrapala22 et à tous ceux [qui insultèrent le bodhisattva Jamais-Méprisant]. Ils seront torturés dans l’enfer Avīci pendant mille kalpa. Je ne peux donc qu’éprouver une profonde pitié et je me demande ce que l’on peut faire pour eux. Après avoir rabaissé et maudit le bodhisattva Jamais-Méprisant, ceux qui se comportèrent ainsi finirent par se convertir à ses enseignements et devinrent ses disciples de leur plein gré. Leur calomnie fut ainsi expiée en grande partie, mais le peu qui restait leur causa des souffrances aussi terribles que celles subies par une personne qui aurait tué mille fois ses parents. Les gens de notre époque refusent totalement de se repentir ; comme il est dit dans le chapitre “Analogies et paraboles”, cela leur vaudra de souffrir en enfer pendant d’innombrables kalpa ; peut-être même pendant des kalpa de particules de poussière de systèmes de mondes majeurs, ou pendant des kalpa et des kalpa de particules de poussière d’innombrables systèmes de mondes majeurs.
Outre ces personnes, il en est d’autres qui paraissaient croire en moi mais se mirent à douter quand ils me virent persécuté. Non seulement ils ont abandonné le Sūtra du Lotus mais ils pensent être assez sages pour m’instruire. Il est dommage que ces gens dépravés doivent subir des souffrances épouvantables dans l’enfer Avīci pendant plus longtemps encore que les croyants du Nembutsu.
Un asura soutint que le Bouddha n’enseignait que dix-huit éléments23, alors que lui-même en présentait dix-neuf. Les maîtres non bouddhistes prétendirent que le Bouddha n’offrait qu’une voie vers l’illumination, mais qu’eux-mêmes en offraient quatre-vingt-quinze24. De la même façon, les disciples renégats disent : « Le moine Nichiren est certes notre maître, mais il force trop [les gens]. Nous propagerons le Sūtra du Lotus de façon plus paisible. » Cette affirmation les rend aussi ridicules que des lucioles riant du soleil et de la lune, qu’une fourmilière rabaissant le mont Hua, que des puits et des ruisseaux méprisant fleuves et océans, ou qu’une pie se moquant d’un phénix. Nam-myōhō-renge-kyō.
Nichiren
Le vingtième jour du troisième mois de la neuvième année de Bun’ei [1272], signe cyclique de mizunoe-saru
Aux disciples, moines et laïcs de Nichiren
Il y a très peu de papier à lettres dans cette province de Sado et écrire personnellement à chacun d’entre vous aurait 310pris trop de temps. Cependant, si une seule personne ne reçoit pas de mes nouvelles, elle en éprouvera du ressentiment. Je veux donc que ceux qui ont un esprit de recherche se rencontrent et lisent ensemble cette lettre à titre d’encouragement. Quand un grand trouble se produit dans le monde, les troubles mineurs deviennent insignifiants. Je ne sais pas dans quelle mesure les informations qui me parviennent sont exactes, mais je suppose que la disparition de ceux qui sont morts sur le champ de bataille doit être la cause d’une douleur profonde. Qu’est-il advenu des moines séculiers Izawa et Sakabe ? Envoyez-moi des nouvelles de Kawanobe, Yamashiro, Tokugyō-ji25 et des autres. Veuillez avoir aussi l’obligeance de me faire parvenir Les principes essentiels de gouvernement sous l’ère Zhenguan26, le recueil de légendes des classiques non bouddhiques et le registre des enseignements transmis au sein des huit écoles. Sans tout cela, il m’est impossible d’écrire des lettres.
Notes
1. On ne sait rien de ce moine, seulement qu’il habitait Kamakura.
2. Référence à un passage du vingt-troisième chapitre du Sūtra du Lotus.
3. Le lait de vache désigne le Sūtra du Lotus alors que le lait d’ânesse, considéré comme un poison, désigne tous les autres sūtras.
4. Ou lac Sans-Chaleur. Voir « Anavatapta » dans le glossaire.
5. La bataille éclata en 1247, entre le clan Hōjō et la famille Miura, avec qui le clan Hōjō entretenait des liens de parenté, pour le contrôle de la régence. Le clan Hōjō fut victorieux. En 1272, quelque vingt-six ans plus tard, le gouvernement de Kamakura était de nouveau en proie à des querelles internes.
6. Il s’agit des rébellions fomentées par Hōjō Tokisuke, fonctionnaire influent de Kyōto, pour renverser son demi-frère, le régent Hōjō Tokimune. Ceux qui conspirèrent avec Tokisuke, à Kamakura, furent tués par les forces du gouvernement le onzième jour du deuxième mois, alors que Tokisuke lui-même fut attaqué et tué à Kyōto, le quinzième jour. Il est ici question du « dix-septième jour » sur la base d’une information erronée, à moins qu’il ne s’agisse d’une erreur de copie du document original.
7. On n’est pas sûr du sūtra dont il s’agit. C’est soit le Sūtra de la face du Lotus, soit le Sūtra des rois bienveillants.
8. Il s’agit ici du gouvernement de Kamakura.
9. Yasuhira désigne ici Fujiwara Yasuhira (1155-1189), le fils de Fujiwara Hidehira, seigneur de la province de Mutsu, au nord-est du Japon. Yasuhira tua son frère et s’octroya le pouvoir. Minamoto no Yoritomo, le shōgun de Kamakura, lui ordonna de tuer Kurō Hōgan Yoshitsune, le frère de Yoritomo, ce qu’il fit pour prouver sa loyauté. Mais, par la suite, Yoritomo le fit exécuter pour consolider son propre pouvoir sur la partie nord du Japon.
10. Sūtra du Lotus, chap. 13.
11. Ibid., chap. 20.
12. « Ceux qui ont oublié les graines de l’illumination » désignent ceux qui, à cause des calomnies qu’ils ont commises, ne se rappellent pas avoir reçu les graines de la bouddhéité du bouddha Shakyamuni il y a des kalpa et des kalpa de particules de poussière d’innombrables systèmes de mondes majeurs.
13. Selon le chapitre “Moyens opportuns” du Sūtra du Lotus, cinq mille personnes, moines, nonnes, laïcs hommes et femmes, ont quitté l’assemblée au moment où Shakyamuni commençait à enseigner « le remplacement des trois véhicules par le Véhicule Unique » parce qu’ils pensaient avoir atteint ce qu’ils n’avaient pas atteint.
14. Cette scène est décrite dans le chapitre “La parabole de la cité illusoire” du Sūtra du Lotus. Il y a des kalpa de particules de poussière de systèmes de mondes majeurs, le bouddha Excellence-Sagesse-Grandes-Universelles enseigna le Sūtra du Lotus à ses seize fils. Ces fils enseignèrent alors le Sūtra aux gens, et certains d’entre eux se convertirent et atteignirent l’illumination. Le troisième groupe comprend ceux qui entendirent le Sūtra du Lotus à cette époque-là mais ne se convertirent pas. Même en renaissant du vivant de Shakyamuni, ils étaient encore incapables de croire dans le Sūtra du Lotus.
15. Désignent ici les sūtras du Mahayana dans leur ensemble.
16. Hōnen n’utilise pas ces mots dans cet ordre particulier mais Nichiren les a extraits du Choix du Nembutsu par-dessus tout pour les regrouper dans cette formule.
311 17. Recueil d’essais sur le monde de la paix et du bonheur, de Daochuo.
18. Éloge de la renaissance dans la Terre pure, de Shandao.
19. Probablement une paraphrase d’un passage du Shuramgama-sūtra (Sūtra de la méditation résolue).
20. Une des cinq montagnes sacrées de la Chine.
21. Sūtra du Lotus, chap. 13. L’expression « à coups de pierres et de tuiles » ne se trouve pas en fait dans ce passage mais dans le chapitre 20 “Le bodhisattva Jamais-Méprisant”.
22. Bhadrapala dirigeait les cinq cents personnes impliquées dans la persécution du bodhisattva Jamais-Méprisant. Sūtra du Lotus, chap. 20.
23. Concept qui englobe les trois catégories des éléments qui sont mutuellement dépendants ou conditionnés : les six organes des sens (yeux, oreilles, nez, langue, corps et esprit), les six objets qu’ils perçoivent, et les six consciences, ou fonctions de percevoir les objets propres aux organes des sens.
24. Affirmation reposant sur un passage du Traité de la grande perfection de sagesse. Le nombre « quatre-vingt-quinze » est probablement lié au fait qu’il y avait quatre-vingt-quinze écoles non bouddhiques au temps de Shakyamuni.
25. Kawanobe, Yamashiro et Tokugyō-ji étaient des disciples de Nichiren, qui auraient été emprisonnés dans un cachot après la persécution de Tatsunokuchi.
26. Ouvrage écrit par Wujing sous la dynastie des Tang. Cet ouvrage traite de l’état des relations politiques entre l’empereur et ses sujets durant l’ère Zhenguan (627-649).